Mémoire

Mardi 4 décembre 2007

Le propre d’une économie de bulle est l’excès de liquidité en circulation qui se déplace continuellement d’un actif à l’autre. Voici, chronologiquement les bulles spéculatives que j’ai pu recenser depuis 1987 (liste ouverte non exhaustive) :

 

- Krachs obligataires et actions en 1987

- Eclatement de la bulle immobilière en 1990-1991

- Crise du peso au Mexique en 1994

- crise monétaire du sud-est asiatique en 1997-1998

- crise du rouble en Russie en 1998

- krachs des actions internet et des TMT en 2000

- formation d’une bulle obligataire depuis 2000

- formation d’une bulle immobilière résidentielle depuis 2000

- crise monétaire en Argentine en 2001-2002

- formation d’une bulle sur l’énergie, les matières premières et les métaux (depuis 2003)

- formation d’une bulle sur les marchés actions des pays émergents (depuis 2004)

- début du dégonflement de la bulle obligataire (2005)

- formation d’une bulle le marché de l’art (depuis 2005)

- début du dégonflement de la bulle immobilière résidentielle américaine (depuis 2006)

-  crise du subprime (février 2007)

-  crise du crédit lié à la contagion du subprime sur les autres segments du crédit (août 2007)

 

Le monde n’a jamais produit autant de richesses. Quel que soit l’endroit où l’on pose le regard, nous pouvons constater un accroissement des volumes d’échange de marchandises. Les gains de productivité font que les entreprises regorgent de cash. Les profits générés n’ont jamais été aussi importants et les dividendes distribués aux actionnaires aussi généreux. Le volume des fusions-acquisitions ont explosé. Tout ceci est une conséquence des conditions de crédits « accommodants » comme disent les gouverneurs des banques centrales. La masse des liquidités doit être constamment employée. Pour ceux qui en douteraient encore, l’argent ne dort jamais. Même si vous ne vous en rendez pas compte, l’argent stocké sur les comptes profite toujours à quelqu’un d’autre. Dans un monde parfait, l’argent serait placé de manière rationnelle sur tous les actifs. Cependant, de temps à autres en fonction des déséquilibres économiques et des divers intérêts des intervenants, ils s’agglomèrent autour d’un actif en particulier. C’est cette subite prise d’intérêt des investisseurs pour un actif qui constitue une bulle spéculative.

 

Quelles sont les conditions à la formation d’une bulle spéculative ? Etant convaincu que la formation d’une bulle spéculative résulte de la conjonction d’un ensemble de facteurs et non d’une cause unique, j’ai cherché à comprendre quels pouvaient être lesdits facteurs. En excluant d’entrée les facteurs macro-économiques toujours sujets à controverses, il s’avère que les facteurs de formation d’une bulle sont in fine relativement constants. Ces facteurs sont les suivants : le sentiment d’euphorie généralisée, l’accroissement de la productivité, la facilité d’accès au crédit, le comportement grégaire. Reprenons chacun de ces éléments.

 

Le sentiment d’euphorie généralisée est la condition première à la formation d’une bulle. Ce climat d’euphorie résulte de la succession de bonnes nouvelles qui peu à peu « détend l’atmosphère » sur les perspectives d’avenir. Ce sentiment que rien ne peut obscurcir le futur devient général lorsque les investisseurs et le grand public peu avisés alimentent le phénomène. Comme le bonheur dissipe la méfiance, on constate un recul de l’aversion aux risques. Ainsi, on peut s’étonner de la réticence des gens à acheter du CAC lorsqu’il s’échangeait autour des 2500, alors qu’ils se bousculent pour l’acquérir autour des 5500, voire plus ! On peut faire exactement la même réflexion avec le marché immobilier en suivant les prix du m² suivant les villes. A Paris dans les années 1990, lorsque le m² se vendait, en moyenne, en dessous des 2000 euros, beaucoup de gens le dédaignaient alors que maintenant, en 2007, il se situe autour des 6000 (voire plus), beaucoup de gens s’empressent de l’acheter !

 

Comme une bulle est un phénomène inflationniste, voire hyper-inflationniste, il provoque un sentiment de richesse qui contribue à perpétuer le sentiment d’allégresse. En interrogeant les acheteurs sur les raisons de leur investissement, on s’aperçoit qu’ils le font en prévision d’une poursuite de la hausse des prix. En conséquence, cela se traduit par une hausse de la demande suscitant de nouvelles anticipations de hausses, et ainsi de suite de sortes que les prophéties de hausses s’auto-réalisent.

 

Le sentiment d’optimisme n’est pas uniquement la conséquence d’un positivisme dénué de toute réalité. Il repose en général sur des fondamentaux solides. En effet, le climat d’euphorie est le résultat d’une part d’une longue phase de croissance et, d’autre part, sur un accroissement de la productivité. Relisez les rapports sur les crises de 1929, de 1987 ou sur celle de 2000. Les Etats-Unis ont connu la plus longue période de croissance élevée de son histoire entre 1991 et 2001. A l’origine de la hausse de la productivité, il y a souvent une innovation technologique majeure. Ce fut le cas au XIXè siècle, avec le chemin de fer ce qui provoqua la « Railway mania » partout en Europe et aux Etats-Unis (résultat des courses, selon Kindelberger : des Krachs en 1844, 1875 et 1881) ; ce fut le cas aussi pour l’électricité (Krach de 1901 et de 1907) ; de la radio et de l’automobile (krach de 1929) ; de l’informatique (krack de 1987) ; d’internet (krach de 2000) …

 

Le resserrement des taux pour lutter contre l’inflation a pris fin en 1987. La baisse des taux a depuis généré progressivement une abondance de liquidité sur les marchés. Les liquidités sont utilisées par les banques qui peuvent ensuite les distribuer soit au financement de l’économie, en prêtant aux entreprises et aux ménages pour l’acquisition de biens de consommations courantes, soit au financement d’actions, d’obligations ou de biens immobiliers. Les facilités du crédit a favorisé la formation de la bulle internet, puis de la bulle obligataire et enfin celle de l’immobilier.

 

A mon sens, le comportement grégaire est le dernier ressort de la formation et surtout de l’entretien d’une bulle spéculative. Je me souviens de la réaction de quelqu’un relatif à une discussion sur une probable future baisse des prix dans l’immobilier. Il m’affirmait « qu’au moins il ne serait pas tout seul à avoir l’infortune de voir le prix de son actif baissé ». Ce discours est typiquement celui d’un individu ayant choisi de préserver sa réputation en suivant les conventions sociales. En effet, quels que soit ses intérêts, il estime que tomber tout seul est plus humiliant que de dégringoler avec les autres car il sait, implicitement, que la chute collective est plus facilement excusée par la société.

 

Je distingue au moins trois formes de comportement moutonnier : celui où l’on copie les autres parce que l’on suppose qu’ils sont mieux informés (d’où l’éternelle adulation des gourous par les bénis oui-oui) ; celui où l’on estime que l’opinion dominante, vraie ou fausse d’ailleurs, détermine les tendances de fonds ; celui où l’on adopte les us et coutumes, les croyances et les normes admises par la majorité.

 

Cependant il ne faut pas croire que le comportement mimétique résulte d’une anomalie. Il s’agit, au contraire, d’un comportement très rationnel. Nous répondons tous à un certain nombre de codes, et l’ensemble de ces codes forment une culture. Par exemple dans l’entreprise pour laquelle je travaille, bien qu’il ne soit pas imposé, le « costard-cravate » est de rigueur du lundi au jeudi, et le vendredi, il est admis d’être en « casual ». J’ai le choix de m’y conformer ou de rejeter cette convention. Après tout je dispose toujours du libre-arbitre ; mais par souci de confort (ou plutôt par faiblesse morale) je vais accepter d’entrer dans le moule afin de ne pas devoir constamment me justifier sur mon attitude désinvolte vis-à-vis de mes pairs qui, soyez en certain, ne manqueront aucune occasion pour « charger le mulet ».

 

Même si tout le monde s’accorde à dire que l’habit ne fait pas le moine, il n’en reste pas moins que le sentiment d’appartenance à un groupe suivant l’apparence reste très présente dans notre société. Par exemple, pour la majeure partie des gens il est tout à fait normal qu’un commercial doit être costumé. Lorsque vous entrez dans une agence bancaire ou une agence immobilière, vous  ne vous attendez pas à être reçu par un individu habillé en tong , short et T-shirt. D’ailleurs, je suis quasiment sûr que vous vous sentirez diminué, outragé, insulté par ce « rigolo». Quant à la société qui emploierait cet individu facétieux, elle serait tout de suite montré du doigt et mise à l’index par la clientèle. Et pourtant, je puis vous assurer, la plupart des commerciaux sont des rigolos travestis en personnes sérieuses.

 

Par Dicarno
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Lundi 19 novembre 2007
Chapitre 2 : L’hémorragie
(De septembre 2000 à septembre 2001)
 
 
 
Profitant sans doute de la chance du débutant, je n’avais pas vraiment été affecté par le krach des valeurs de la nouvelle économie de mars 2000. Cependant, si j’étais parvenu à éviter cet écueil, ce n’est pas pour autant que j’avais compris l’enchainement des évènements qui se profilait. Comment en aurait-il pu être autrement puisque je ne m’y étais pas préparé ? J’étais un peu à l’image du Coyote, le personnage de dessin animé qui est toujours en train de courir derrière Bip-Bip. Je ne concevais même pas qu’il puisse y avoir un problème à l’issue de la ligne droite. Je ne voyais pas le précipice vers lequel je me dirigeais inexorablement. Je courrais, de préférence la tête baissée pour avoir l’air d’un coureur, sans vraiment réfléchir. Plus on va vite et plus le champ de vision se rétrécit. Il s’agit d’un phénomène physique. Dans cette course effrénée vers la fortune, je fonçais à vive allure et avant de me rendre compte que j’avais basculé dans le vide, j’ai continué à tourner les jambes. En fait, lorsque le sol s’est dérobé sous mes pieds j’ai fait comme si de rien n’étais. Pendant un certain temps, j’ai nié l’évidence, j’ai refusé d’admettre que je m’étais trompé, que je m’étais fourvoyé. Malgré le « soft landing », le fameux atterrissage en douceur promis par l’industrie financière relayé par les médias, je n’avais pas prévu de parachute. J’étais lamentablement tombé dans le « bull trap ». Le crash était imminent. Il y eut bien quelques branches dépassant le long de la falaise sur lesquelles j’aurais pu essayer de m’accrocher, mais enfermé dans mes idées fixes de hausses éternelles, je fus incapable de les attraper au vol. J’avais choisi de ne pas perdre la face et, finalement, de me suicider financièrement.
 
Comme je l’ai indiqué précédemment, j’étais obnubilée, obsédé par l’idée fallacieuse de faire rapidement fortune sans effort. Même si, comme la très grande majorité du troupeau de moutons prêt à se faire tondre, je ne connaissais pratiquement rien à la finance, j’avais décidé de suivre le mouvement. Les marchés financiers ont toujours été réputés être le lieu où l’on pouvait le plus certainement et le plus rapidement gagner de l’argent. Evidemment, il s’agit également du lieu ou l’on pouvait aussi le plus certainement et le plus rapidement perdre de l’argent, mais lorsque j’y suis allé, je n’imaginais pas une seconde ce deuxième cas de figure. Toute mon énergie, toutes mes pensées étaient mobilisées pour atteindre ce but. J’étais devenu totalement dépendant de cette lubie. J’y pensais toute la journée et j’en rêvais la nuit. Cela dura quelques semaines. Petit à petit, par un processus que je ne saurais expliquer, il émergea dans mon esprit l’idée saugrenue de réaliser le Coup, c'est-à-dire le gros coup qui devait permettre d’établir auprès du petit monde qui m’entoure une réputation de petit génie de la finance. C’est peut être est-ce suite à la lecture d’« Aztèques et Incas, grandeur et décadence de deux empires fabuleux » de William H. Prescott, que cette idée a muri dans mon esprit car finalement, elle s’apparente à la stratégie de Cortez qui fit couler ses navires après avoir accosté sur les côtes du Mexique afin de ne laisser aucune autre alternative à ses associés que de vaincre ou mourir.
 
Autant vous dire tout de suite que cette stratégie binaire de jouer son avenir à pile ou face n’est pas la plus recommandée pour réussir dans la vie. Parfois cette stratégie fonctionne. Je me souviens de l’histoire d’un pari fou réalisé par un anglais. De mémoire, cette histoire s’est déroulée en 2004-2005. Sur un coup de tête, l’anglais en question avait décidé de vendre sa maison et de miser la totalité du produit de la vente sur le rouge ou le noir sur l’une des tables de jeu de l’un des casinos de Las Vegas. Il a parié des années d’économie qui, concrètement, représente des milliers d’heures de travail, sur un simple coup du sort résultant entièrement du hasard. J’imagine le stress de cet individu au moment où le croupier a tourné la roue puis lancé la boule. Il ne devait pas en mener bien large surtout que sa femme à côté de lui n’était pas du tout au courant de ce qui se tramait. Heureusement pour lui, l’histoire c’est bien terminé. Il a joué, il a gagné, il s’en est allé malgré la sollicitation du croupier. Si l’on veut faire fortune, il est certes nécessaire de prendre des risques, mais autant faire en sortes qu’ils soient calculés et maitrisés. Il faut laisser le minimum de place au hasard. A défaut de calcul et de maitrise, le minimum requis exige de connaître au moins les risques encourus lorsque l’on s’engage dans une affaire. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi et de partir avec aucun atout dans son jeu.
 
D’une manière générale, il vaut mieux éviter de trop défier la chance, car tôt ou tard, elle sera immanquablement plus forte que vous. Evidemment, certains vont me rétorquer que la chance sourit aux audacieux. Il arrive comme on vient de le voir, que la chance soit au rendez-vous, mais généralement à ceux là je leur réponds : « pourquoi est ce que les audacieux ne jouent-ils pas toutes les semaines leur salaire au loto ? ». Après tout ce jeu n’est rien d’autre qu’une option exotique avec un énorme effet de levier de type tout ou rien dans laquelle l’audacieux a quasiment toutes les chances de perdre et l’émetteur, l’Etat, a absolument toutes les chances de gagner. Excepté s’il est illuminé ou très pauvre, l’audacieux sait pertinemment qu’il ne peut raisonnablement et continuellement compter sur le hasard pour améliorer son sort. En fait, c’est bien parce qu’il sent que la dissymétrie des chances de gains entre lui et l’émetteur est très en faveur du second nommé qu’il consent, malgré tout, à abandonner quelques pièces comme on le fait pour une assurance pour le « juste au cas où » ou le « dès fois que ça arrive ». D’ailleurs le slogan de la société gérant les paris est tout à fait explicite pour aider les audacieux à ne pas céder au découragement : « et si c’était votre tour ? ». Cette formule appuie directement sur la corde de la peur de passer à côté de la chance d’une vie pour fidéliser la clientèle. Les médias ont beaucoup gloussé sur ce groupe de parieurs belges qui avait cru le temps d’un soir gagner le pactole au jeu Euromillions. Cependant l’une des personnes chargée par le groupe de s’occuper de la validation des tickets avait omis, faute de collecte de fonds suffisant, de jouer la combinaison qui se révéla gagnante. Cette histoire fut une bénédiction pour la société qui gère les paris. Régulièrement dans les diners en ville, quelqu’un entretient la flamme en croyant intelligent et drôle de ressortir cette anecdote.
 
En Septembre 2000, exactement comme ce fut le cas au début de l’année, c’est la fleur au fusil et avec une connaissance limitée des risques que je prenais que je suis naïvement parti à l’assaut des marchés. La valorisation du portefeuille était à peine supérieure à 22 000 euros (7 000 euros en espèces et 15 000 euros en titres). En passant les ordres, je n’ai pas manifesté le moindre soupçon de nervosité. L’habitude de passer des ordres m’avait peu à peu ôté l’appréhension de commettre une bêtise. J’en étais au stade où l’accomplissement de l’acte du passage d’ordres ne m’excitait plus vraiment. C’était devenu une banalité. Pourtant quelques minutes auparavant, j’avais subi une crise de fièvre acheteuse. Il faut bien dissocier le besoin, le désir, l’envi d’accomplir quelques choses et le fait d’accomplir l’acte en lui même. Comme tout le monde, la plupart du temps, je réprime, je refoule mes desiderata, mais parfois, je craque. Ce que j’ai vécu fut exactement identique à ce qu’éprouve toute personne souffrant d’une addiction. Il y a des tas de gens qui souhaitent arrêter de fumer ou de boire. Pendant quelques jours, quelques semaines, quelques mois ils résistent ; mais un jour, pour une raison ou pour une autre, certains cèdent. Une chose est certaine. Au moment où j’ai pianoté sur le clavier pour passer les ordres, j’étais dans le même état d’esprit que celui que l’on a lorsque l’on achète une plaquette de beurre. Je disposais du libre-arbitre. J’étais pleinement conscient de ce que je faisais et je le fis avec trivialité. C’est donc avec un certain relâchement d’esprit que j’ai pris l’une des décisions les plus importantes de ma vie.
 
Même si au cours de l’été 2000 j’étais resté plus ou moins passif pendant quelques semaines, tout à coup à la rentrée, j’ai senti un besoin incompressible d’acheter des titres. Ce fut comme une démangeaison. Il me fallait acheter des titres. C’était plus fort que moi. J’ai commencé à me torturer l’esprit. Je ne voulais plus rester les bras croisés et de voir les plus-values passées sous mon nez. Dans mon esprit, il était évident que plus je tardais à acheter et plus c’était des plus-values potentielles qui s’envolaient. D’ailleurs je pensais avoir assez attendu. Je fus donc subitement pris par une furieuse envie d’acheter. Pourtant, l’acte d’acheter des titres avec effet de levier n’est pas anodin. Mais comme je l’ai dit plus haut, lorsque j’ai acheté, j’étais particulièrement détendu, serein, froid, satisfait de moi-même. Apparemment, il semble que le fait de ne guère ressentir d’émotion aux moments les plus importants de sa vie est partagé par nombre de mes semblables. Un ami, commercial financier dans une banque de réseau, m’a souvent fait part de son étonnement de voir des gens signer des documents pour un emprunt immobilier sans les lire et avec une désinvolture trahissant une certaine insouciance. Pourtant ces personnes viennent de s’engager à rembourser des emprunts de plusieurs centaines de milliers d’euros à taux variable (au moment où les taux montent, dois-je préciser) sur plusieurs décennies. Un autre ami, agent immobilier celui là, m’a lui aussi souvent affirmé qu’en moyenne les gens consacraient moins de temps pour l’achat d’un bien immobilier qu’un téléviseur à écran plat !
 
Jusque là j’avais toujours considéré la rentrée et a fortiori le mois de septembre comme étant le début d’un nouveau cycle. Notre société, du moins dans l’hémisphère nord, est d’ailleurs organisée de telle sorte que le mois de septembre constitue le réel début de l’année. Mais, en fait, c’est complètement faux puisque la fin de l’été marque justement le début de la dégénérescence de la nature. Est-ce un hasard si les krachs se produisent souvent en octobre ? Est-ce le résultat du fait que pendant la soudure jusqu’à la moisson l’ensemble des prix ont tendance à s’apprécier ? Est-ce le fait que la plupart des agriculteurs du middle west américain soient obligés d’emprunter pour financer les moissons ? Cela reste à vérifier. Toujours est-il qu’au début du mois de septembre 2000, j’ai cru que l’on était au seuil d’un nouveau cycle vertueux.
 
Il y a des jours où l’on ferait mieux de rester couché ou d’aller à la pêche. C’est donc dans un état de fièvre acheteuse que le lundi 4 octobre 2000 je me suis rendu sur mon lieu de travail dans le XVIème arrondissement de Paris. J’ai ouvert l’ordinateur puis je me suis connecté sur le site internet hébergeant mon compte-titre. Utilisant le maximum de capacité d’effet de levier sur les espèces  conféré par le SRD, j’ai acheté 200 titres Alcatel à 90 euros, 120 titres France Telecom à 150 euros et 300 actions ST Microelectronic à 68 euros. L’engagement total était légèrement supérieur à 56 000 euros. J’étais donc emprunteur net d’environ 34 000 euros ! Pour beaucoup de boursicoteurs cette somme peut paraître dérisoire, pourtant, au regard du salaire réuni de ma compagne et du mien par rapport à nos dépenses courantes, cela représentait ni plus ni moins deux années d’économies. Sans même vraiment en parler à ma compagne, j’avais décidé de risquer sur l’autel de la spéculation boursière et de mon phantasme de faire fortune sans travailler deux années de travail chacun. Suite à cet achat, j’étais béat. Je me sentis particulièrement léger et pour cause puisque la décision de passer à l’acte avait été prise avec légèreté. J’étais malgré tout fier de moi. Le soir, comme nombre de ceux qui se passe la corde au cou après avoir reçu l’aval de leurs banquiers pour le déblocage de fonds, j’ai amené ma compagne dans un restaurant chic pour fêter l’évènement. On a débouché le Champagne. J’étais certain que l’avenir serait radieux.
 
Je dois bien avouer que cette décision que je pensais alors être mûrement réfléchie de risquer des années d’économies fut particulièrement égoïste de ma part. Ma compagne ne m’avait rien demandé et malgré elle, parce que je jouais à partir d’un compte joint, je l’ai froidement impliqué dans cette triste histoire. Même si je n’en avais pas conscience au moment des faits, nous étions tous les deux, mutuellement, responsables des actes de l’autre. Et à ce titre, nous nous devions d’être solidaires devant la Loi en cas de perte. Je n’avais pas le droit de jouer avec le rapport temps-travail de ma compagne. L’argent dégageait par sa force de travail lui appartenait de plein droit. Depuis, avec du recul, j’ai toujours considéré qu’en jouant son argent, je n’avais rien fait d’autre que de lui voler son argent. Pour réparer ma faute, j’ai mis un point d’honneur à lui rembourser jusqu’au dernier centime, intérêts et inflation inclus, « l’emprunt » que j’ai contracté auprès d’elle. Aujourd’hui encore, même si en tant qu’infirmière, elle gagne beaucoup moins que moi, je continue à faire en sorte d’équilibrer nos comptes pour la remercier d’une part de m’avoir fait confiance et, d’autre part, de ne pas m’avoir laissé tomber au moment le plus sombre de ma vie.
 
Tous les titres que j’avais achetés étaient ou avaient été les stars de la cote de Paris. Certains, comme Alcatel ou ST Microelectronics était au sommet de leur gloire, tandis que d’autres, comme France Telecom était déjà descendu de son piédestal. Comme je l’ai affirmé précédemment, j’avais acheté ses titres suite à un raisonnement sur les fournisseurs de matériels lors des grands rushs. Le problème fut que j’avais fait ce raisonnement après les autres. Bref, au moment même où j’ai acheté ces titres, le marché s’est retourné. Cela peut vous paraître incroyable, mais j’ai massivement acheté le jour où le CAC 40 a atteint son sommet à 6 944.77 points ! J’étais tellement persuadé que le CAC irait au moins jusqu’à 9000 qu’il ne m’était même pas venu à l’idée d’effectuer des achats progressifs afin d’accompagner la tendance. Lorsque j’ai effectué mon achat j’avais pour objectif de vendre Alcatel à 120 euros, France Telecom à 200 euros et ST Microelectronics à 90 euros.
 
Aujourd’hui, je n’investis jamais sur un titre d’un coup d’un seul. La bourse n’est pas un supermarché. Il ne s’agit pas de faire un achat compulsif comme lorsque l’on passe dans le rayon biscuiterie-friandise mais d’un achat réfléchi qui peut avoir des conséquences néfastes. De ce fait, je préfère y aller progressivement, par à coup, afin de jauger le comportement du titre puisque je ne suis jamais à l’abri d’une erreur de jugement. Par contre je ne mégote pas sur le prix. Aussi bien à l’achat qu’à la vente, par rapacité, je me suis trop souvent fait avoir pour quelques centimes, c’est pourquoi, je préfère passer des ordres au prix de marché. Par ailleurs, je n’investis jamais les lundis. Ce n’est pas par superstition ni en commémoration de ce jour funeste où j’ai commencé à creuser ma tombe financière, c’est juste parce que j’ai constaté qu’historiquement, les krachs avaient tendance à se produire des Lundis. D’une manière générale, les gens connaissent le fameux jeudi noir du 24 octobre 1929 (-2,1% en fin de journée sur le Dow Jones malgré une pointe à -22,6%) ; mais la plupart d’entre eux n’ont jamais entendu parler du lundi 28 octobre 1929 (baisse de -13% sur le Dow Jones) ni du lundi 19 octobre 1987 (baisse de 22,6%), ni même du lundi 13 mars 2000.
 
Le lundi 4 septembre 2000 n’a pas constitué un krach épique comme ceux cités précédemment. Le CAC 40 clôtura à 6 922.33 points. Pourtant cette date marque le début du retournement du marché. Il est devenu bearish pour les deux ans et demi qui ont suivi. Entre le point haut en clôture du 4 septembre 2000 à 6 922.33 points et le point bas en clôture du 12 mars 2003 à 2 403.04 points, le CAC 40 a perdu 65.30 % de sa valeur ! Nous avons assisté à un véritable krach  Le graphique ci-dessous est éloquent :
 
CAC40.gif  

Au cours du mois de septembre 2000, le CAC 40 perdit légèrement moins de 10 %. Les bears se passionnèrent pour le débat de savoir si nous allons vivre un « hard landing » ou un « soft landing ». Il faut bien noter que pour les bears, que ce soit brutal ou non, dans les deux cas il était question d’un atterrissage. Quant aux bulls, dont je faisais partie, la question était de savoir si nous étions en train de vivre une « saine correction » nécessaire pour atteindre les sommets. Dans les journaux, il y avait à boire et à manger pour tout le monde, mais comme je l’ai déjà mentionné seuls les articles se référant à la hausse éternelle m’intéressaient. Puis, au mois d’octobre, le CAC 40 est reparti à la hausse ce qui a pu laisser croire aux investisseurs les moins avertis, tel que moi, que nous venions juste de vivre une « saine correction ». Entre le 11 octobre et le 31 octobre, le CAC 40 regagna plus de 400 points.
 
Le vendredi 22 septembre 2000 au soir, j’ai pris mes premiers congés payés. J’ai quitté mon bureau à 9 heures du soir afin de liquider toutes les affaires courantes et de partir l’esprit tranquille. Dans l’après-midi, le frère du patron m’avait alpagué dans un couloir pour me demander de renoncer à mes vacances. Je lui ai répondu qu’il m’était impossible d’annuler mes vacances parce que ma compagne et moi nous avions pris toutes nos dispositions pour nous rendre 15 jours en Egypte. D’ailleurs je lui ai fait remarquer que son frère avait signé mon bon de sortie et qu’il n’était pas très correct de m’informer la veille du départ que finalement il me conseillait de ne pas partir. De plus, pendant la conversation, il ne lui était pas venu un instant à l’idée de me proposer une compensation financière histoire de me dédommager de la déception de ne pas aller voir les pyramides. Evidemment pour quelqu’un qui passait une semaine par mois au Maroc, ce genre de considération lui passait au-dessus de la tête. Sans doute estimait-il que j’étais bien rémunéré et que j’étais corvéable à merci.
 
Il faut dire que l’affaire de mes vacances avait préoccupé la direction de la société dès le mois de juin 2000. En effet, mon responsable direct ayant été muté dans un autre service, je me suis retrouvé à prendre, du fait de mon ancienneté et de mon expérience excédant à peine les six mois, la tête du service. A l’époque, j’occupais un poste de back-office dans une société de gestion de fortune, où si vous préférez, j’étais grouillot au service de deux gérants de fortune. La société en question, M****** Capital Management comptait une dizaine de personne : la directrice et sa secrétaire, les deux gérants susmentionnés, une DRH et sa secrétaire, un informaticien et une stagiaire, et deux back-office. La société faisait partie du groupe M******. Le groupe comptait une autre entité M****** Capital Market. Au grand dam de La COB (aujourd’hui l’AMF), les deux sociétés vivaient sous le même toit. Au cours du printemps 2000, la direction décida de monter une troisième entité pour capter la clientèle internet.
 
Bénéficiant d’une opportunité, la personne qui m’avait recruté et qui était mon responsable hiérarchique, fut affectée en avril 2000 au service de gestion des risques qui était rattaché à M****** Capital Market. Du coup, il fut urgent de recruter une nouvelle personne au back-office. Il trouva rapidement quelqu’un pour le remplacer. Cette personne était compétente mais au retour du congé maternité de la directrice, elle fut impitoyablement congédiée à l’issue de sa période d’essai. Cette personne avait juste eu le défaut de ne pas plaire à la directrice ! Passablement irrité, mon ancien responsable fut à nouveau parachuté au back office en attendant l’arrivée d’un nouveau collaborateur. A la différence de la première fois, je fus associé au recrutement. Un jour nous avons reçu une candidate d’origine nord-africaine. Elle était tout à fait taillée pour le poste. Cependant à l’issue de l’entretien, le frère du patron, rôdant dans les couloirs, a croisé cette candidate. Furieux, il a déboulé dans notre bureau et nous a pris à parti pour avoir accueilli quelqu’un qui ne correspondait pas à l’image qu’attendait ses clients. Le message était clair. Je venais d’être confronté à une discrimination à l’embauche. Même si j’ai trouvé méprisable ce discours sortant de la bouche d’un juif séfarade défiscalisant une partie des bénéfices de la société au profit d’une synagogue, j’ai lâchement acquiesçait puis j’ai téléphoné au candidat suivant.
 
Il se trouva que le candidat suivant fut retenu. La directrice et le frère du patron étaient ravis de sa présence. Mon ancien responsable retourna à la gestion des risques et je fus promu, officieusement, après six mois d’ancienneté et d’expérience, responsable du back office. Nous étions au mois de juin 2000. Tout naturellement, j’ai commencé à songer à poser mes vacances. Le mois de septembre me semblait tout désigné puisque cela me donnait le temps de former le nouveau collaborateur. Cependant, à la fin juillet, ce dernier m’annonça, tout penaud, que ce travail ne lui plaisait pas vraiment et qu’il comptait démissionner. Après avoir alerté ma hiérarchie, j’ai immédiatement lancé les recherches pour le remplacer. On a rapidement trouvé quelqu’un. En fait, une middle office de M****** Capital Market avait accosté une jeune fille dans le métro ou le RER qui avait déclaré avoir le rêve de travailler dans un back office. Avouez que c’est la perle rare puisqu’en principe, personne ne rêve de faire un travail de grouillot. Nous avons donc proposé un travail de back office à l’ambitieuse mais cette dernière était disponible seulement à partir de la fin septembre. Mon projet égyptien sentait de plus en plus le roussi. 
 
Face à mon désarroi, la directrice eu une brillante idée qui se révéla être un désastre. Elle décida de muter temporairement l’une des middle offices de M****** Capital Market et de faire revenir mon ancien responsable. Ni l’un, ni l’autre fut spécialement ravi de faire les bouches trous de services. C’est donc en traînant des pieds, voire en venant à reculons, que la middle office accepta que je lui dispense une formation expresse. Depuis le début, il était évident que cette solution était bancale et donc forcément voué à l’échec. Ce n’est qu’avec du recul que j’en ai vraiment pris conscience, la seule solution viable aurait été que la direction annule purement et simplement mes vacances. Cependant, comme je l’ai dit, ce n’est que la veille de mon départ, entre deux portes, qu’il m’a été suggéré de ne pas partir. Ainsi, lorsque je suis revenu au bureau le lundi 9 octobre 2000, la direction me convoqua pour me signifier conformément au droit du travail, une mise à pied conservatoire qui ne constitue rien d’autre que l’antichambre du licenciement. On m’a reproché toute une série de fautes toutes plus ou moins tirées par les cheveux. J’imagine que sous la pression de la direction, mon ancien responsable a monté un dossier pour me virer.
 
Après consultation d’un avocat, et vu mon ancienneté dans l’entreprise, j’ai jugé financièrement inintéressant de donner suite à cette histoire. Il n’empêche, j’ai gardé un fort ressentiment contre cette entreprise et notamment contre le frère du patron et la directrice. Je suis encore aujourd’hui traumatisé par cet évènement. Je crois qu’il m’a marqué à vie. A chaque fois que je pose un congé, ne serait-ce qu’une journée, je manifeste une petite appréhension de ne pas retrouver mon siège à mon retour. Même si je fais le nécessaire pour que cela ne se reproduise pas, je ne pars jamais vraiment l’esprit tranquille, et je ne reviens jamais vraiment l’esprit serein. Un licenciement pour faute grave fait particulièrement mal pour son égo. Je puis vous dire que l’on se sent vraiment diminué, humilié. Mais finalement, tout bien considéré, cet évènement fut une bénédiction. Bien que je disposais d’un contrat à durée indéterminé, qui au passage dans une société comme M****** Capital Management n’avait pas grande valeur, j’aurais sûrement posé ma démission dans le semestre ou l’année qui a suivi. Je me voyais mal me lier à une entreprise où je n’étais pas très bien payé et pour laquelle mon avenir aurait forcément été très rapidement limité. Par ailleurs, en me faisant virer, j’ai reçu le solde pour tout compte qui m’a été fort utile comme nous allons le voir.
 
En prévision de la liquidation du règlement mensuel qui s’est déroulée à la clôture du 22 septembre 2000, j’ai vendu à 178 euros mes 70 titres Highwave Optical que j’avais acheté à 85 euros en juillet. Le produit de la vente, soit environ 12 500 euros, a permis de régler la facture du roulement des positions. Alcatel valait, 70 euros, France Telecom 115 euros et ST Microelectronics 59 euros. Je devais 10 500 euros plus les frais de report-déport. Je venais donc de perdre en une vingtaine de jours plus de 10 000 euros sans compter la dépréciation du titre Highwave Optical. Au soir du 22 septembre, mon compte titre était créditeur d’environ 9500 euros soit juste assez pour couvrir le ratio de mes positions d’achat à découvert. Pour accepter de tout vendre à ce moment, il aurait fallu admettre que je m’étais trompé, mais j’ai refusé d’avouer que je pouvais faire fausse route. En fait, je n’étais pas encore prêt à conclure cette expérience. Ce n’était pas encore assez douloureux. C’est donc en jusqu’au-boutiste que je me suis fermement tenu, contre vents et marées, au ridicule mais rassurant adage : « pas vendu, pas perdu ». J’ai malheureusement conservé cette attitude d’autiste jusqu’au naufrage final. La seule chose positive lors de cette journée du 22 septembre fut la vente des 70 Highwave Optical. Heureusement que je n’ai pas conservé cette valeur en portefeuille car, dans les mois qui ont suivi, elle est descendue jusqu’en enfer.
 
Au commencement du mois d’octobre 2000, j’étais vraiment dans le pétrin. J’étais endetté à hauteur de 24 000 euros et je venais de perdre mon emploi. Cette situation était plutôt inconfortable. J’eu vraiment l’impression d’incarner la cigale de la fable de La Fontaine, vous savez celle qui a chanté tout l’été et se trouva fort dépourvu l’hiver venu. J’étais à poil mais j’étais malgré tout optimiste sur l’avenir. Pour paraphraser Winston Churchill, « j’avais perdu une bataille mais pas la guerre ». J’étais intimement persuadé que j’allais me refaire. Pour moi, c’était juste une question de temps. J’ai été élevé pour faire face à l’adversité en toute circonstance. Ce n’était donc pas le moment de flancher, alors, je n’allais pas me démonter pour si peu. Même si je tentais de me donner de la prestance et de la consistance, entre nous, je n’en menais pas large. J’avais reçu un terrible coup de massue derrière les oreilles. Malgré ça, mes certitudes n’ont pas volé en éclats. Il aurait peut être mieux valu. Quoi que, je n’aurai sans doute jamais fait tout ce travail sur moi-même et votre serviteur n’aurait jamais eu besoin de tout vous raconter. Bref, j’étais plus que jamais hypnotisé par le miroir aux alouettes d’un CAC 40 à 9000 points.
 
Le 25 septembre 2000, le Service à Règlement Différé (SRD) remplaça le Règlement Mensuel (RM). Désormais le portage n’était plus gratuit. Au cours de la deuxième quinzaine du mois d’octobre, le CAC 40 est reparti à la hausse,  ce qui a pu laisser croire aux investisseurs les moins avertis que la correction était finie. Entre le 11 octobre et le 31 octobre, le CAC 40 regagna plus de 400 points. Voici des commentaires de professionnels de la finance, publié sur Boursorama, sur France Telecom et Alcatel :
 
France Telecom, le 19 octobre 2000 :
 
"Les opérateurs télécoms européens en général, et France Telecom en particulier, sont sous-valorisés. Le potentiel de hausse à moyen terme peut atteindre 30% pour certains d’entre eux. Les valorisations dépendent toutefois beaucoup des perspectives de développement de l'Internet mobile. Or, pour ce type de services, nous ne disposerons pas d'éléments tangibles sur le potentiel de ce marché avant 18 mois. Pour France Telecom, l'expérience actuelle du Wap peut s’apparenter à un banc d'essai permettant de valider des concepts en vue du prochain marché UMTS. Même constat pour le GPRS pour lequel la croissance du nombre d'abonnés risque de prendre du temps. Aussi, le cours de l’action France Telecom pourrait manquer d’orientation au cours de ces prochains mois d'incertitudes. Notre objectif à six mois reste toutefois fixé à 130 euros."
Joël Raffin-Peyloz
KBC Securities
 
Alcatel, le 26 octobre 2000
 
"L'action vient de subir le contre coup des déboires du canadien Nortel, dont la croissance des ventes de réseaux optiques (+90% au troisième trimestre) a été jugée décevante. Cette réaction me semble largement injustifiée. Tout d'abord, la filiale réseaux optiques du groupe français, Alcatel Optronics, ne représente que 10% de sa capitalisation boursière. Surtout, les perspectives d'Alcatel Optronics ne sont absolument pas remises en cause : la société, qui a été la première à développer les composants pour câbles sous-marins dispose d'un avantage technologique pour le passage au terrestre. La grande aventure de l'optique est loin d'être terminée : sur les trois prochaines années, ce marché devrait croître de 45% par an. Au total, la chute de l'action Alcatel présente à mon sens une excellente occasion pour rentrer sur le titre, pour lequel je vise un objectif de 100 euros à court terme."
André Chassagnol
International Capital Bourse
 
Voici quelle fut l'une des analyses des résultats d’Alcatel, le 1er novembre 2000 :
 
« Les cassandres avaient tort. Les déboires des concurrents Nortel et Lucent ces dernières semaines ne présageaient en rien des performances d'Alcatel. C'est par un concert de louanges qu'une communauté financière soulagée a accueilli la publication, hier, des comptes trimestriels du groupe français.

Une batterie de chiffres rassurants. Le net redressement - le bénéfice opérationnel a plus que doublé, à 619 millions d'euros - a dépassé les prévisions les plus optimistes. Serein, le groupe a surtout revu à la hausse ses perspectives : la croissance du chiffre d'affaires devrait cette année dépasser les 35 % initialement attendus. En 2001, la progression de l'activité "sera supérieure à celle du marché", soit un minimum de 25%, assure Serge Tchuruk.

Sur des marchés en plein essor, Alcatel compte en effet tirer son épingle du jeu. Ses atouts ? Une position très forte dans les commutateurs, un secteur en déclin qui constitue toutefois une vache à lait considérable. De quoi financer les frais de recherche et développement des technologies de demain. Les positions du groupe sont aujourd'hui solides et diversifiées : leader mondial de l'ADSL et des réseaux optiques sous-marins, le groupe vise également la première place du marché émergent de la boucle locale radio large bande (LMDS). Dans l'internet mobile, Alcatel a des ambitions plus modérées : le groupe vise 12 à 15% du marché des réseaux de troisième génération (UMTS), largement occupé par les Nokia et autres Ericsson.

Mutation accomplie. Au fil des mois, Alcatel a donc pris sa revanche. Il y a 5 ans encore, les observateurs ne donnaient pas cher de la peau du groupe, véritable conglomérat touchant aussi bien à la presse qu'à l'équipement électrique. A coup de cessions d'actifs non stratégiques et d'acquisitions en série (l'américain Newbridge, racheté 7,1 milliards de dollars, ayant été la plus spectaculaire), Alcatel a fait sa mue. Aujourd'hui, le groupe est redéployé géographiquement, notamment vers le marché américain (20% de son activité, au lieu de 8% en 1995). Surtout, Alcatel est recentré à quasiment 100% sur les télécommunications. Quasiment ? Il lui reste en effet à se défaire de son activité câbles de cuivre, baptisé Nexans. La branche devait être introduite en Bourse d'ici à la fin de l'année, mais "les conditions de marché nous freinent dans notre élan", a indiqué hier Serge Tchuruk. Elle sera introduite l'année prochaine, ou vendue si l'occasion se présente d'ici là.

Heurs et malheurs de l'action. Parallèlement, la rentabilité du groupe a tracé sa route. La marge opérationnelle - 4,7% en 1998, 5,5% en 1999 et 7,8% au dernier trimestre - se situe toutefois loin des 12% en moyenne affiché par les leaders. Résultat : l'action Alcatel se paye 3 fois son chiffre d'affaires 2000, au lieu de 6 à 8 fois pour Cisco, Ericsson ou Lucent.

A cette décote de l'action s'ajoute une volatilité importante ces dernières semaines. L'exemple le plus éloquent aura été fourni par la séance d'hier. Le titre a figuré en forte hausse jusqu'en début d'après-midi, puis s'est brusquement retourné. Une folle rumeur courrait sur le marché : Alcatel aurait "manipulé" ses comptes trimestriels. Le spectre de la journée noire de septembre 1998 - l'action avait plongé de 38% en une seule séance après des résultats (très) décevants - semblait planer irrationnellement. Le marché a joué à se faire peur mais la spéculation a fait long feu : le titre a conclu en hausse (+1,3%). »

 

focus-boursorama@finance-net.fr
Par Dicarno
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 16 octobre 2007
- Le krach de mars 2000
 
Revenons maintenant quelques heures avant le crash. Seules quelques cassandres prédisaient la catastrophe, car c’était l’euphorie générale. Une semaine après le krach, l’ambiance n’était déjà plus la même. Pour illustrer mon propos je vais prendre l’exemple de deux valeurs dont j’ai été furtivement actionnaire : Multimania et Liberty Surf, car les réactions au comportement boursier de ces deux titres sont assez révélateurs de l’état d’esprit ambiant avant et juste après le krach.
 
Multimania était un site internet vivotant de la publicité et de l’e-commerce. Son chiffre d’affaire pour l’année 1999 était à peine de 9,1 millions de francs (soit un peu moins de 1.39 millions d’euros). La valeur fut introduite sur le Nouveau Marché le 10 mars 2000 à 36 euros ce qui valorisait tout de même cette société à 278 millions d’euros, soit plus de 200 fois le chiffre d’affaire ! Mais bon les promesses affichées par cette société déficitaire étaient telles, que ça ne semblait pas être un problème. Le jour de l’introduction, donc le 10 mars 2000, le titre s’est échangé jusqu’à 125 euros avant de clôturer à 103 ! En une journée le titre venait de progresser de 286 %. Cette petite affaire soumise à une rude concurrence valait désormais 793 millions d’euros, soit 575 fois son chiffre d’affaire. C’était du délire.
 
Liberty Surf était un fournisseur d’accès à internet qui fut intégré le 16 mars 2000 au Premier Marché, malgré l’absence de deux ans de bilan, à 41 euros. Bien qu’à l’issue de la première journée le titre avait pris 29.63%, il commença à se trouver quelques commentateurs pour faire la fine bouche. L’article paru le 17 mars 2000 sur le net dans actu-finance montre bien l’évolution de l’état d’esprit : « L’introduction de Liberty Surf (…) s’apparente à l’histoire de la bouteille à moitié pleine ou à moitié vide. (…). On peut estimer que le succès n’a pas été vraiment fracassant contrairement à ce que les échos sur le marché gris laissaient entendre ».
 
La subite correction intervenue sur les valeurs de la nouvelle économie venait brusquement de calmer les ardeurs des acheteurs. On entra pendant quelques semaines dans une période pouvant être comparé à celui d’une fin de soirée. Pour ma part j’avais été quelques peu chahuté par la chute brutale des cours, mais par rapport à la somme initiale investie j’étais encore largement bénéficiaire. Néanmoins cet épisode me poussa à modifier mon comportement. Ainsi, je mis un terme à ma courte expérience de day-trader pilotant son compte titre à tombeau ouvert pour me consacrer à l’achat de titres ciblés. Je troquai donc mon costume d’acheteur fou contre celui d’investisseur responsable.
 
Bien que nous ayons eu manifestement à faire à un krach, on pouvait lire, ici où là, dans la presse qui s’y entend en finance que le marché référençant les valeurs de la nouvelle économie était en train de vivre « une correction salutaire». Bien que je ne lisais pas du tout la presse économique avant cette « correction salutaire », subitement, par je ne sais quelle nécessité, je me suis mis à la dévorer. Je me souviens avoir lu une démonstration digne des meilleurs sophistes grecs prouvant que « la hausse était loin d’être finie ». Ces propos me rendaient confiant sur les perspectives d’avenir.
 
Même si de nombreux professionnels se sont fait berner, généralement comme la dissymétrie de diffusion et de compréhension de d’information entre l’investisseur qualifié et l’investisseur de base est tellement importante, les premiers ont mis les voiles depuis longtemps avant que les seconds réagissent. La réaction des seconds a été d’autant plus lente que des informations contradictoires circulaient. En effet, les médias, qui du reste ne sont pas payés pour être clairvoyant, ont continué à relayer le mythe des petits malins devenus millionnaires du jour au lendemain. Des sociétés de conseils ou les services spécialisés des grandes banques d’affaires n’ayant aucun scrupule à franchir « la fameuse muraille de Chine » entre les commerciaux et le trading continuaient à émettre des bulletins recommandant l’achat de titres avec des objectifs de prix exubérant. En fait avec du recul je me suis aperçu que j’étais réceptif aux seules informations qui me confortait dans l’idée que la fête n’était pas finie. Par contre, les informations relatives au fait que les sociétés de la nouvelle économie étaient rattrapées par les fondamentaux de l’économie régissant l’ancienne me laissait indifférent. Il fallait vraiment être volontaire au suicide !
 
En finance, le terme même de « correction salutaire » est un message codé signifiant : « prends tes billes et vas voir ailleurs ce qui s’y passe ». Mais fallait-il encore pouvoir le décrypter. Le terme de « correction salutaire » a d’ailleurs une connotation religieuse. On dit bien que les chrétiens sont motivés à se plier au dogme de la religion pour le « salut » de leur âme, c’est à dire pour se réserver une place au paradis. Dans ce sens, la « correction salutaire » constitue donc la voie sacrée pour atteindre le Graal. Et à y réfléchir de plus près, alors que je suis profondément athée, c’est bien comme ça que j’ai entendu cette expression. C’est en de pareilles occasions que l’on se rend compte combien il est difficile de s’émanciper de la puissance sous-jacente de la culture chrétienne au sein de notre société !
 
Et pourtant, nul ne peut dire qu’il n’était pas au courant de ce qui se tramait. Allan Greenspan avait prévenu tout son monde dès le 9 décembre 1996 dans un discours qui depuis, a établi sa légende de « visionnaire ». Bien que de nombreux signes étaient patents, la quasi totalité des investisseurs, professionnels inclus, ont refusé d’accepter « l’exubérance irrationnelle », c’est à dire l’existence d’une bulle spéculative sur les marchés actions. Et pour cause, il est difficile d’annoncer aux invités hilares que la fête est finie. D’ailleurs, il existe toujours un temps de latence entre l’annonce de la suspension de la fête et le départ des invités, d’autant plus que les invités ne partent pas tous à la même vitesse. Ce temps de latence a permis de préparer l’after. En effet, histoire de ne pas partir se coucher comme ça, il s’est produit vers le mois de mai un transfert de liquidité entre les valeurs de l’internet vers les TMT (valeurs Technologiques, Multimédias et Télécommunications).
 
De mon côté, j’étais si bien réconforté par mes lecture quotidienne que j’étais alors tout à fait convaincu que tout irait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Il se passa malgré tout quelques semaines avant que je me repositionne sur les marchés. Du coup, j’ai raté le début du mouvement final sur les TMT. Je fis bien quelques coups à partir du mois de juillet, mais je parvenais à peine à grappiller quelques pourcent par ci, quelques pourcent par là. En fait, c’était beaucoup moins brillant « qu’avant » car les sommes investies étaient beaucoup trop faibles.
 
A la fin du mois d’août 2000, j’arrivai enfin à vaincre mes réticences sur les conséquences de l’utilisation de l’effet de levier. Au cours des semaines précédentes, je ne cessai de me lamenter sur les coups que je ne pouvais pas faire à cause de ma faible trésorerie. Je me répétai souvent cette litanie : « regarde, si tu possédais tant, maintenant tu aurais tant et avec ça tu pourrais faire ça qui te rapporterait tant ». Bref, si la bourse est le temple des regrets, et bien moi, j’en étais le plus fidèle des adeptes. Du coup au lieu de faire preuve de prudence et de modération, j’ai non seulement décidé de défier le fameux dicton relatif aux œufs dans le panier, et en plus de jouer avec de l’argent que je n’avais pas. J’ai donc placé l’ensemble de ma trésorerie avec effet de levier sur les TMT.
 
Pourtant avant de me lancer dans ce nouveau round, j’étais pleinement convaincu par la qualité du raisonnement qui devait me conduire vers les sommets. Au mois de juin 2000, j’eu le bonheur de lire l’excellent ouvrage de William H. Prescott « Aztèques et Incas, grandeur et décadence de deux empires fabuleux ». En fait, outre la description des deux cultures précolombiennes, l’auteur raconte comment une poignée d’aventuriers, essentiellement mû par la soif de l’or, ont renversé les empires mexicains et péruviens au début du XVIème siècle. A la lecture de cet ouvrage, j’avais été étonné d’apprendre d’une part que, malgré la quantité extraordinaire de richesses accumulées par la rapine, la majeure partie des conquistadores étaient morts dans le besoin, et d’autre part, que les principaux bénéficiaires de ces flux de richesses furent les intermédiaires de l’expédition, c’est à dire ceux qui avaient prix le moins de risques comme les équipementiers en tout genre. Ce qui s’est passé au XVIème siècle est récurrent dans l’histoire car les équipementiers sont toujours les seuls et uniques vainqueurs des guerres et des effets de mode en tout genre. La Ruée vers l’or en Californie en 1849 constitue un autre exemple.
 
Pour ceux qui ne sont toujours pas convaincu par mon discours sur la récurrence de l’histoire sociale, je vais prendre un court extrait tiré de l’histoire de la flibuste, tome 1, édition 2005, page 194, écrit par le cocasse Alexandre Oexmelin (un aventurier de la fin du XVIIème siècle) :
 
«  Il est bon de remarquer que les flibustiers, quand ils ont fait ce qu’ils appellent bon butin, c’est-à-dire quand ils rapportent beaucoup d’argent de leurs courses, vont plutôt à la Jamaïque ou à l’île Saint-Domingue qu’ailleurs. C’est qu’ils trouvent dans ces lieux une pleine liberté et tout ce qui peut satisfaire leur débauche. (…). On était ravi d’étonnement de voir les uns portant de gros sacs d’argent sur leurs épaules ou sur leurs têtes, les autres avec sur leur dos et entre leurs bras tout ce qu’un homme peut porter. Chacun se réjouit de leur arrivée et y trouva sa part selon son talent et sa profession, tous s’attendant à profiter de leur butin et prêts à le partager avec eux, surtout les marchands et les cabaretiers, les femmes et les joueurs. »
 
En transposant ces exemples historiques, au monde de la nouvelle économie alors supposée être en guerre contre l’ancienne, je me suis dit que les grands gagnants seraient les fournisseurs des supports véhiculant les nouvelles technologies, autrement dit les sociétés placées sous le sigle des TMT. Je pense que mon raisonnement était correct. Mais là où je me suis fourvoyé, c’est que beaucoup d’autres l’avaient fait avant moi. Les TMT étaient déjà les stars de la cote. A la fin du printemps 2000, Tout le monde ne jurait plus que par les TMT. Ce genre d’atmosphère n’est pas bon signe ; en général, cela n’annonce rien de bon !
 
Attirés par l’espérance de gains présumés faciles et par un comportement mimétique, ceux qui, par opposition aux institutionnels, sont désignés par le terme de « particuliers», ont contribué à une augmentation spectaculaire du nombre d’ouverture de comptes. Je me souviens qu’au cours de l’hiver et du printemps de l’année 2000, au moins une nouvelle société de bourse par internet se montait par semaine. En avril 2000, nous étions plus de 160000 cyber-boursiers. Au cours des semaines qui ont suivi, nous étions toujours plus nombreux. En ayant participé à la ruée finale sur la nouvelle économie du mois de mars, je faisais presque figure de vétérans vis-à-vis des très nombreux bizuths. Ainsi, les nouveaux investisseurs infectés par la maladie de la fièvre acheteuse venaient volontairement se porter candidat pour le suicide collectif.

Lorsque les particuliers sont arrivés en masse sur le marché, et bien que l’alarme sur le Nouveau Marché venait d’être tirée, ils ont continué à acheter avec frénésie des TMT déjà très largement surestimées. Mécaniquement les cours de ces valeurs cotant sur les indices phares de la bourse de Paris (CAC 40, SBF 120 et 250) ont donc continué à monter en entraînant avec elles toute la cote. Ce phénomène de masse a permis de maintenir l’illusion quelques temps d’une hausse sans fin. Cette fuite en avant fut le prélude au deuxième krach de l’an 2000. Et comme le premier, je n’y ai vu que du feu.
 
Par ailleurs, il ne faut pas croire que la fièvre acheteuse est l’apanage de la bulle internet. C’est un phénomène très fréquent. L’histoire financière regorge d’exemples d’explosion de bulles spéculatives. Tout le monde connaît les fameux épisodes des bulbes de tulipes de 1636, de la Compagnie des Indes et de la South Sea Company de 1720 où Sir Isaac Newton fut écoeuré à jamais par le marché action, de la « Railway mania » de 1844, de la crise de 1929, du krach de 1987, etc. Tous ceux qui s’intéressent à la question pourront se référer à l’ouvrage de Charles Kindelberger : « Histoire mondiale de la spéculation financière ».
 
La fièvre acheteuse reste un sujet d’actualité. Le hasard faisant bien les choses, je m’aperçois qu’au moment même où j’écris ces lignes, nombre de malades se précipitent dans la trivialité sur la valeur d’un fabricant de briquets et de stylos de luxe qui accumule des pertes depuis des années : ST Dupont. Comme le montre le graphique ci-dessous, l’action de cette société végétait depuis des mois dans des volumes d’échanges de titres extrêmement faibles. Mais suite à la clôture du jeudi 14 décembre où le titre fut coté 0,11 euros, avec la publication des résultats consolidés du premier semestre de l’exercice 2006-2007, la direction de cette société annonça un retour des bénéfices. Le 15 décembre le titre fixa à 0,20 euro et le lundi 18 décembre il clôtura à 0,33 euros. Le décollage du titre a été fulgurant. D’ailleurs, je me demande encore comment l’annonce d’une telle nouvelle a suscité un intérêt aussi soudain des investisseurs pour cette valeur aux contours peu reluisant. 

Reuter2.gif
Avec une multiplication de la valeur du titre par 3 en deux séances, je pensais quasiment avoir tout vu. Mais la séance du mardi 19 décembre 2006 qui est résumée dans le graphique ci-dessous a certainement battu un record de volatilité. Autant vous dire que ce jour là, il fallait être un peu kamikaze pour se lancer dans la bataille. Au regard du volume de titres échangés (plus de 120 millions), les candidats prêts à sacrifier allègrement leurs économies étaient nombreux.

graphSTDupont.gif

Dès l’ouverture, le titre fut réservé à la hausse. Pour ceux qui ne connaissent pas cette procédure, sachez qu’Euronext, la société gérant la bourse de Paris, a mis en place des seuils de réservation. Dès que le cours d’une valeur dépasse +/- 10 % du cours d’ouverture la cotation est suspendue pendant 10 minutes. Cette procédure vise d’une part à calmer les ardeurs des acheteurs et des vendeurs, et d’autre part à informer l’émetteur du titre afin qu’il puisse prendre ses dispositions en cas d’attaque hostile. Si après la reprise de la cotation, le cours continue de prendre (ou perdre) 10% par rapport au cours de la première suspension, le cours sera suspendu une deuxième fois pendant 10 minutes. Si malgré les deux précédentes suspensions le titre continue sa cavalcade d’au moins 25%, alors le cours est susceptible d’être suspendu pour tout ou partie de la séance.
 
Je disais donc que dès l’ouverture du marché le titre fut réservé à la hausse à 0,36 euros. A la reprise de la cotation, le titre atteignit en à peine dix minutes le 2ème palier à 0,40 euros. Puis il lui fallut à peine un peu plus d’une demie heure pour arriver jusqu’au 3ème et dernier tronçon à 0,50 euros. J’imagine qu’après concertation auprès de la direction de ST Dupont, Euronext a décidé de suspendre le titre jusqu’à 13 h 30. A la reprise, le titre s’est négocié à 0,55 euros avant de redescendre illico presto, en moins de 20 minutes, à 0,45 euros, soit jusqu’au nouveau 1er seuil de réservation à la baisse. A partir de là, le titre à traversé une cascade de réservation à la baisse à 0.41, à 0.37 et à 0.34 euros. A 15 h 22, le cours s’établit à 0.28 euros avant d’amorcer une nouvelle ascension vers les sommets. Le titre fut à nouveau réservé à la hausse à 0,34, à 0.37 et à 0.41 euros. La fin de séance fut tout de même sportive puisque le titre oscilla entre 0,42 et 0,36 euros.
 
Evidemment, sur du court terme certains ont beaucoup gagné dans cette affaire. Mais comme la bourse est un jeu à somme nulle, il est nécessaire de rappeler cette lapalissade : si certains gagnent c’est parce que d’autres perdent. Il n’y a pas d’autres alternatives à cette règle qui veut que l’argent gagné en bourse se fait toujours au détriment d’un autre. De ce fait, On peut dire que la bourse est une lutte permanente des uns contre les autres. Dans cette compétition qui ne dit pas son nom, très peu de gens connaissent leurs principaux adversaires, c'est-à-dire les banques d’affaires et d’investissement, les hedges funds, les gestionnaires d’actifs (assets managers), les compagnies d’assurances, etc. Les moyens dont ils disposent font que le combat est inégal.
 
Cependant, dans le tourbillon (maelström) de la bourse, le principal ennemi reste encore soit même. En effet, travaillé par les émotions, l’esprit du particulier est, en fonction de l’évolution des cours et du détachement qu’il a vis-à-vis de ses placements financiers, en proie aux doutes, à l’angoisse, à l’excitation, voire à la surexcitation, à l’abus de confiance ou au manque de confiance, au découragement, au dégoût, etc. Je vous laisse méditer les commentaires collectés sur le forum ST Dupont de Boursorama :
 
« Je la vois bien revenir à 1 euros d’ici la fin de la semaine » (écrit par Cedaft, 19/12/06 à 12h47).
 
« J’viens de rentrer à 0,55. Il n’est jamais trop tard ! » (écrit par Maxois, 19/12/06 à 13h39).
 
« Encore une fois ceux qui sont sortis vont le regretter » (écrit par Dgelik , 19/12/06 à 13h58.
 
« Bonne opportunité de rentrer maintenant » (écrit par Laross, 19/12/06 à 14h09).
 
« Ce matin ca montait trop vite mes 3 ordres ne sont pas passé (0,39-0,42-0,45), et là mon ATP (achat à tout prix) est passé a 0,55. Je verse une larme » (écrit par Madx, 19/12/06 à 14h47).
 
« J'ai commis une grave erreur en mettant toutes mes économies, et aussi triste que je suis car sans emploi j'ai voulu remonter la pente et je suis tombé dans le piège alors que je ne voulais faire qu'un simple 10 % je me retrouve à moins 30 % » (écrit par Jean-Marie Grammatic, 19/12/06 à 15h54).
 
« On vient de se faire avoir » (écrit par Thibaud Adès, 21/12/06 à 11h59).
 
Ainsi, ce que la majeure partie des particuliers ignorent, c’est qu’ils arrivent toujours en derniers sur un marché porteur. Autrement dit, au moment où ils arrivent, c’est justement le moment où il faut partir. Mal informés et enfermés dans leurs illusions, ils assistent au jeu de la patate chaude, sans même s’en rendre compte jusqu’au dénouement final. Et oui, en bourse, que ce soit dans les périodes critiques ou les périodes fastueuses, les derniers arrivés sont toujours les premiers à se faire dépouiller. Ce phénomène contribue à véhiculer l’idée qu’ils sont toujours les dindons de la farce et que « c’est toujours les gros qui gagnent ».
 
Par Dicarno
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander
Mardi 16 octobre 2007
- L’information financière
 
Au regard des divers degrés de perception des évènements manifestés par les divers acteurs des marchés financiers, on peut légitimement se demander si le marché à déjà été efficient. Pour ma part, il me semble illusoire de croire qu’àchaque instant, toute l'information concernant un actif est disponible et comprise par tous de la même manière. Dans les salles de marché, où généralement les tendances de marché sont déterminées, les professionnels qui ont un degré de formation relativement homogène font preuve de divergence d’opinion face aux évènements. Cela résulte d’une combinaison entre leurs expériences personnelles, leurs perceptions des évènements, leurs obéissances à la hiérarchie influencée par l’avis de l’inévitable gourou de service, que l’on peut comparer au « mâle dominant le troupeau » même si parfois il s’agit d’une femme. Mais qu’en est-il du particulier ? Est-il besoin de souligner que le niveau de formation financière des particuliers est particulièrement hétérogène ? Sans même parler de la différence de moyens pour obtenir l’information en temps réel, il n’y a qu’à observer quelques instants les forums de discussion sur internet relatifs aux marchés financiers pour se convaincre que nous ne sommes pas tous égaux face à l’information.
 
Généralement, les opérateurs de marchés sont issus des « grandes écoles ». Ils ont tous fait leurs preuves au cours de leurs cursus scolaires et professionnels que l’on pouvait compter sur eux pour faire ce que l’on attendait d’eux, à savoir se conformer aux exigences exprimées par le management. En fait, vous ne serez pas surpris d’apprendre que ces individus, que l’on présente comme étant l’élite de la nation et qui, pour la plupart, en ont l’intime conviction, sont terriblement conformistes. Ceux sont tout simplement les meilleurs des conformistes car c’est l’ensemble de la société qui est composé de conformistes. Quel que soit le groupe auquel on appartient, nous avons tous tendance à nous référer à toute une série de codes représentatifs de notre groupe. Même les divers groupes de marginaux, qui se plaisent à paraître pour des rebelles sont, au final, enfermés dans un système normatif. Le mimétisme vestimentaire de ceux qui se disent être des « punks », des « gothiques » ou de toutes autres mouvances rejetées à la marge de la société est finalement remarquablement conformiste. Le plus grand des truands sera soumis au code institué par ses pairs. Le non-respect des règles de son milieu entraînera sa disparition physique ou non de celui-ci.
 
Les fondations de la société humaine repose sur le respect et l’obéissance à l’autorité. Comment croyez-vous que des centaines de millions de personnes ont accepté jusqu’à présent de prendre le risque de perdre la vie en partant à la guerre ? Comment croyez-vous qu’il a fallu près de trois ans pour voir les premières mutineries lors de la première guerre mondiale ? Comment croyez-vous qu’autant de gens ordinaires (je dis bien « ordinaire ») aient pu se livrer directement ou non aux barbaries de la seconde guerre mondiale ? Comment croyez-vous que les américains aient pu accepter les mensonges de l’administration Bush pour dépenser des centaines de milliards de dollars pour faire la guerre à du vent, c'est-à-dire au terrorisme ? Vous avez sans doute tous entendu parler des expériences du psychologue américain Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité. Pour ma part je me souviens avoir vu l’expérience mise en scène dans le film « I comme Icare » d’Henri Verneuil. Pour ceux qui ne connaissent pas l’expérience de Milgram, je vais vous la présenter :
 
Des individus sont amenés à participer de leur plein gré, mais sous l'influence d'une autorité, à des actes cruels envers des personnes innocentes. Les volontaires pour cette expérience furent relativement bien rémunérés. C’étaient des hommes ou des femmes de 20 à 50 ans de tous milieux et de différents niveaux d'éducation. L’expérience comprend trois individus : l’élève, le professeur et le représentant officiel de l’autorité. L’élève est censé mémoriser des listes de mots. Le professeur qui dicte les mots est  censé envoyer une décharge électrique à l’élève pour chacune de ces erreurs. Le représentant officiel de l’autorité, en tenue d’apparat, est là pour cautionner et soutenir les actes du professeur. En fait, l’élève et le représentant officiel de l’autorité sont des comédiens. Bien entendu, les décharges électriques sont fictives. Au début de l’expérience, le professeur est présenté au représentant de l’autorité et à l’élève. On lui présente le cadre de l’expérience. On l’informe qu’après un tirage au sort, il sera soit l’élève, soit le professeur. Bien évidemment le tirage au sort est truqué de sorte que le sujet de l’expérience soit toujours le professeur. Puis, on le soumet à une réelle décharge électrique de 45 volts afin de lui montrer quelle sera la punition qu’il fera subir à l’élève s’il est professeur et ce qu’il devra subir s’il est élève. 
 
L’élève est ensuite placé sur une chaise électrique dans une pièce séparée de celle du professeur par une fine cloison en verre. Le professeur est installé devant un pupitre sur lequel figure un certain nombre de bouton censé envoyer les décharges électriques. A chaque erreur, le professeur doit tourner les boutons pour envoyer des décharges électriques toujours plus puissantes de 15 volts supplémentaires. A chaque erreur, le professeur doit annoncer à forte et intelligible voix le voltage avant de l’appliquer.
 
Les réactions aux décharges électriques sont jouées par le comédien élève. Il est censé simuler une évolution de la souffrance au cours de la séance. A partir de 75 volt il doit gémir ; à 120 volt il doit se plaindre au près du représentant officiel de l’autorité ; à 135 volts il doit hurler ; à 150 volts il doit supplier qu’on le libère ; à 270 volt il doit lancer des cris de rage ; à 300 volts il doit annoncer qu’il ne répondra plus. Lorsque l’élève devient muet, le représentant officiel de l’autorité doit annoncer qu’une absence de réponse constitue une erreur.
 
Au stade de 150 volts, la majorité des sujets de l’expérience manifestent des doutes et interrogent le représentant officiel de l’autorité sur le bien-fondé de l’expérience. Ce dernier doit les rassurer en leur affirmant qu’ils ne seront pas tenus responsables des conséquences de leurs actes. Si un sujet hésite, le représentant officiel de l’autorité doit leur demander d’agir. Si un sujet exprime clairement le désir de ne pas continuer l’expérience, le représentant officiel de l’autorité doit lui adresser dans l’ordre les phrases suivantes :
 
1 « Veuilles continuer s’il vous plait. »
2 « L'expérience exige que vous continuiez. »
3 « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
4 « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer. »
 
Si le Sujet souhaite toujours s'arrêter après ces quatre injonctions, alors l'expérience devait s’interrompre. Si tel n’était pas le cas, alors l’expérience prenait fin une fois que le sujet avait administré trois décharges maximales à 450 volts dont le bouton intitulées « XXX »  situées après celui faisant mention de « Attention, choc dangereux. »
 
À l'issue de chaque expérience, un questionnaire et un entretien avec le sujet de l’expérience permettait de recueillir ses sentiments et d'écouter les explications qu'il donnait pour justifier ses actes. Cet entretien visait aussi à le réconforter en lui affirmant qu'aucune décharge électrique n'avait été appliquée, à le réconcilier avec sa victime, l’élève, et à lui dire que son comportement de bourreau n'avait rien de sadique et était tout à fait normal. Un an après l'expérience, il recevait un nouveau questionnaire sur son impression au sujet de l'expérience, ainsi qu'un compte rendu détaillé des résultats de cette expérience.
 
Voici les résultats de l’expérience. Malgré les critiques sur l’éthique et les conditions de cette expérience, ils s’avèrent que tous les participants qui, rappelons-le, disposent du libre-arbitre acceptèrent le principe de l’expérience et se prêtèrent à l’expérience jusqu’à 135 volts. 62,5% des sujets menèrent l’expérience jusqu’au bout en infligeant à trois reprises des décharges électriques de 450 volts. La moyenne des chocs maximaux (niveaux auxquels s'arrêtèrent les sujets) fut de 360 volts. Toutefois, chaque participant s'était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.). Milgram a qualifié à l'époque ces résultats « d’inattendus et inquiétants ». Des enquêtes préalables menées auprès de collègues psychologues et d'adultes des classes moyennes avaient établi une prévision d'un taux d'obéissance de 0% et un niveau moyen des chocs atteints situé entre 120 V et 140 V. Aucune des personnes interrogées n'avaient envisagé des tensions dépassant les 300 V. L’expérience fut renouvelée à plusieurs reprises un peu partout dans le monde. A chaque fois, les résultats furent sensiblement les mêmes !
 
Comme nous l’avons dit plus haut, l'obéissance est un comportement inhérent à la vie en société. C’est le ciment de notre société. C’est ce qui permet aux individus de vivre ensemble. L'intégration d'un individu dans un milieu, une organisation, une entreprise implique qu’il en accepte les us et coutumes établies. Cela implique aussi, et c’est là le plus important pour ce qui nous intéresse ici, qu’il se conforme à l’idéologie dominante. Or, ce qui est dangereux, c’est l’obéissance aveugle.
 
Par expérience, j’ai souvent constaté que la somme des opinions des individus sondés séparément n’est pas égale à la somme des opinions exprimées collectivement par ces mêmes individus car l’individu a tendance à se ranger du côté du groupe. L’obéissance peut entrer en conflit avec la conscience mais il est tellement plus confortable d’appartenir à un groupe plutôt que de s’y opposer, que beaucoup de gens arrivent spontanément à croire, sans même y réfléchir, que la majorité à toujours raison. Combien de fois n’ais-je pas entendu ces expressions : « le marché a toujours raison » ; « the trend is your friend ». Ces expressions ne sont rien d’autres que des manifestations verbales de ce que je viens de dire. Elles sous-entendent que si tu veux gagner en bourse, mieux vaux te ranger du côté de la majorité. Mieux vaux te ranger du côté de l’avis prônée par les autorités bancaires et financières, telle que celles des présidents de banques centrales, de ceux qui produisent les études statistiques, de celles des présidents de banque de financement et d’investissement, de celles des analystes financiers, de celles des agences de notation, de celles des gourous, etc.
 
Il faut bien reconnaître qu’au moment où la majeure partie des individus reçoit une information d’importance, celle-ci à déjà été travaillée par d’autres si bien que la perception qu’ils ont de cette information est déjà biaisée. Les analyses effectuées par l’équipe de l’émission de télévision de la 5 « arrêt sur image » en sont une excellente illustration. Qui est en mesure de décrypter correctement et en permanence des milliers d’informations provenant du monde entier ; de rester concentrer toute la journée face au flux d’informations ? Qui est capable de faire à coup sûr le tri entre une information qui aura un impact positif ou négatif, qui sera meilleure ou moins bonne que prévue, qui sera jugée positive dans un premier temps puis finalement négative et vice-versa ? Comment faire la part des choses lorsque la communication financière s’évertue à associer continuellement une information positive à une information négative ? Laquelle va prendre le dessus sur l’autre ? Qui décide ?
 
Regardez la quantité d’informations reçues à la minute sur la copie écran d’une page Reuters ci-dessous. Cette page n’est qu’un échantillon parmi d’autres. Soit dit en passant, étant donné la quantité d’information, je doute qu’elles soient toutes vérifiées comme le veut la déontologie journalistique. Regardez la relation entre la nouvelle annonçant l’annulation d’une commande d’Airbus par la société Fedex à 17 h 09 et l’annonce de la chute du titre EADS de 2,60% à 17 H 24. Il s’est passé à peine un quart d’heure où les mieux informés auront eu largement le temps de faire le nécessaire pour ne pas subir cet avatar, et même d’en profiter grâce aux produits dérivés. Nul besoin de vous dire que les mieux informés sont, en règle générale, les gens travaillant dans les salles de marché. Quant aux autres, c’est à dire tous ceux qui ne disposent pas de l’information en continue et en temps réel, ils auront encore eu l’impression de s’être fait avoir par les « gros », c'est-à-dire par les professionnels de la finance. 

Reuter.gif
 
 
Quand bien même l’on dispose de l’information en continue et en temps réel, pensez-vous que quelqu’un de normalement constitué ait le temps et les capacités mentales de lire, comprendre, analyser, classer et archiver toutes ces informations ? Même les agences de renseignement les mieux organisées sont loin d’atteindre ce but. Alors imaginez un simple individu comme moi, représentatif de l’investisseur moyen, assailli par ce flux continuel d’information en tout genre. Et bien, je fais comme tout le monde. Je mange la soupe servie et j’essaye de la digérer le mieux possible, en espérant ne pas avoir trop de flatulences. En fait, pour la majeure partie des informations, je les prends pour ce qu’elles sont : des « Latrinenparolens » pour reprendre une expression de Jonathan Littell dans « les Bienveillantes ».
 
Aujourd’hui, les opérateurs de marchés sont surinformés. La numérisation, en attendant mieux, permet à une nouvelle de circuler à une vitesse vertigineuse. Qu’il est loin le temps où il fallait plus de 15 jours à un ordre du Roi de France pour atteindre les confins du royaume. Qu’il est loin le temps où le pigeon voyageur était le mode de communication le plus rapide. A ce propos, Pierre Bezbakh nous relate dans son « Histoire de l’Economie des Origines à la Mondialisation » comment Nathan Rothschild (représentant de la branche londonienne de la banque éponyme), informé par un pigeon voyageur, put spéculer sur la victoire des anglo-prussiens à Waterloo alors que la nouvelle de la défaite de Napoléon était encore ignorée de ses pairs. Comme on vient de le voir dans cet exemple, la vitesse de diffusion de l’information est fondamentale en finance. Cependant, afin de garantir l’équité, le gendarme de la bourse interdit à quiconque de bénéficier, comme Nathan Rothchild, d’informations privilégiées. Nul n’est assez naïf pour croire que nous sommes tous égaux face à la diffusion de l’information.
 
Le système des introductions en bourse, qui furent très nombreuses à la fin du deuxième millénaire, ont montré combien les banques d’affaires disposaient d’informations privilégiées en ne divulguant pas forcément la véritable santé économique de leurs clients. Et pour cause, cette activité commerciale étant très juteuses, il ne fallait pas tuer la poule aux œufs d’or en offensant un client prêt à aller voir un concurrent. De plus le placement opaque des titres auprès des investisseurs institutionnels et des clients les plus huppés représente une autre source lucrative grâce aux commissions de courtage lors des premiers échanges.  
 
Pourtant face à la diffusion de l’information, il n’est pas question d’être pris au dépourvu. C’est pourquoi, toutes les banques achètent les services des agences de presse (Reuters, Bloomberg, Fininfo …) afin d’être informés dans les meilleurs délais. Du coup, les opérateurs de bourse sont submergés par le débit de l’information en continu. Si bien que l’on peut dire en plagiant la célèbre saillie d’Arthur Lafer : « trop d’informations tuent l’information ».
 
Prenons un exemple concret pour étayer ce qui vient d’être dit. Le 14 juin 2006, la société EADS annonce qu’elle ne sera pas en mesure d’honorer ses engagements pour la livraison des A380. Pourtant les jours précédant cette nouvelle, toutes les grandes banques étaient dithyrambiques sur la qualité de ce titre. On a vu plus haut que la clairvoyance n’était pas leur qualité principale. De nombreux médias, toujours prêts à s’attirer les bonnes grâces du pouvoir politique et économique (surtout si leurs actionnaires, comme Lagardère, sont les mêmes que ceux de la société en question), n’ont pas hésité à rédiger un véritable panégyrique à la gloire et la réussite de cette société européenne chassant sur les terres de Boeing. Bref, rien ne permettait à un modeste investisseur d’être méfiant à l’égard d’un titre plein de promesses. Pour vous convaincre je vais reprendre les recommandations des banques publiées quelques jours avant l’annonce :
 
-         le 8 mai: Merril Lynch passe à l’achat
-         le 9 mai: Morgan Stanley reste à surpondérer
-         le 10 mai : UBS relèvre son objectif de 38 à 40 euros
-         le 17 mai : Deutsche Bank passe à l’achat
-         le 18 mai : Boursorama publie dans l’oeil des pro : « des résultats trimestriels au-dessus des attentes » ; le consensus de place est à l’achat
-         le 25 mai : Crédit Suisse First Boston relève son opinion à neutre
-         le 12 juin : Une société d’analyse technique affirme que la hausse devrait reprendre à court terme.
 
Evidemment en raison des craintes d’annulations de contrats (comme on a pu le voir sur la copie écran ci-dessus) et des fortes pénalités, le titre dévissa de 34,10 % passant de 25.42 euros à 16.75 euros avant de se ressaisir quelque peu dans la soirée pour clôturer à 18,90 euros. Jusqu’au 14 juin, tout le monde voyait d’un bon œil la capacité des commerciaux d’EADS à prendre des parts de marché à Boeing mais apparemment, personne n’avait prévu que cette société ne possédait pas les capacités industrielles pour fabriquer autant d’avions que son concurrent ! Après tout, face à la masse d’information publiée sur EADS, tout le monde aurait pu faire ce raisonnement, mais au risque de me répéter, personne ne l’a fait ouvertement. Pourtant, j’ai du mal à croire que l’encadrement d’EADS n’avait pas connaissance de ce problème de chaîne de production notamment ne serait-ce qu’à cause du problème des pénalités de retard susceptible de grever le résultat de la société. D’ailleurs le PDG, Noël Forgeard, bien que coiffé par un confortable « golden parachute » de plusieurs millions d’euros, et nombre de cadres supérieurs de la société, n’ont-il pas liquidé leurs plans d’épargne entreprise et vendu leurs stocks options quelques semaines avant la publication de cette nouvelle préjudiciable pour l’entreprise en profitant d’une heureuse fenêtre de sortie ?
 
La nouvelle du 14 juin 2006 a terni la réputation de cette société pour de longues années (voir graphique ci-dessous). Quant à tout ceux qui ont investi sur cette valeur quelques semaines, quelques jours, voire quelques heures avant cette nouvelle en se fiant aux diverses informations officielles concordantes et bienveillantes, ils en auront pour leur frais pour longtemps. En conséquence, ils ont payé le prix de leur incapacité à se forger une opinion indépendante. Faut-il s’étonner d’une telle infortune ? Je ne le pense pas, car moi le premier, j’ai délégué à tort ce travail fastidieux mais ô combien important de lecture, de compréhension et d’analyse de l’information financière à d’autres. En tant qu’opiniâtre mais honorable Président Directeur Général de ma propre fortune, j’aurai dû rapidement congédier en 2000 ces « prestataires de services » qui ne faisaient pas leur boulot ; j’ai perdu beaucoup de temps à lire et retenir leur avis pour prendre mes décisions ; mais j’ai mis un certain temps à prendre conscience de leur incompétence car c’était tellement confortable de pouvoir m’appuyer sur leurs services. Aujourd’hui, je puis vous dire que la publication des recommandations me laisse stoïque. Même si j’ai déjà commencé à le faire, je développerai plus loin les problèmes liés aux analyses fondamentales et techniques. Mais auparavant, revenons au vif du sujet.
 
Comme nous venons de le voir, les marchés financiers sont très sensibles aux informations. La diffusion de l’information est le nerf de la guerre, mais il faut savoir qu’il existe une hiérarchisation des informations : cela va de la simple rumeur à l’information la plus sérieuse. J’ai d’ailleurs souvent entendu cette expression : « on achète la rumeur et l’on vend la nouvelle ». En effet, il n’est pas rare de voir un titre monter, suite à la propagation d’une rumeur, et descendre aussi vite suite à la diffusion de ladite nouvelle même si elle est excellente. Cette expression signifie que l’investisseur doit être un opportuniste à l’affût ; et comme le dit la chanson de Jacques Dutronc écrite par Jacques Lanzmann, il doit être capable de retourner sa veste toujours du bon côté.
 
Même si c’est impossible, il ne faudrait négliger aucune information. En effet, qu’elles soient de natures politiques ou économiques, elles impactent directement l’ensemble des cotations. Toutefois, on peut noter différentes vitesses de diffusion de l’information. Les rumeurs et les bruits de couloirs sont les informations qui se déplacent le plus rapidement. Elles apparaissent avant même la diffusion officielle de l’information ! Vous ne pouvez pas imaginer leur puissance et leur ampleur. D’ailleurs, certaines d’entre elles peuvent avoir des conséquences inouïes. Les historiens spécialisés sur la Révolution Française affirment que la Grande Peur s’est progressivement répandue sur le territoire nationale, au cours de la deuxième quinzaine du mois de juillet 1789, suite à la diffusion de la rumeur que les Aristocrates payaient des brigands et des étrangers pour dissoudre l’Assemblée et exercer d’impitoyables représailles. La situation insurrectionnelle qui découla de cette Grande Peur décida certains députés à dissoudre les droits féodaux lors de la nuit du 4 août.
 
Les informations d’ordres politiques viennent après la rumeur. Plus elles touchent les intérêts des pays riches et plus elles auront d’impacts sur les niveaux des cours. Par exemple, le génocide au Rwanda qui a fait peut être un million de victimes fut complètement ignoré de la communauté financière dans la mesure où le poids du Rwanda dans l’économie mondiale est quasi nul. En revanche, lorsque les avions s’écrasèrent sur les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001, la bourse dévissa directement. Les informations à caractères économiques sont relayées de manières plus lentes. Là aussi il faut les hiérarchiser. Le Tsunami dans le golfe du Bengale en décembre 2004, malgré l’ampleur des dégâts, ne provoqua aucun remous sur les marchés financiers, alors que la moindre phrase prononcée par le président de la FED peut avoir de lourdes conséquences. De plus les informations économiques d’ordre général seront privilégiées aux informations spécifiques à chaque valeur. Lorsque le chiffre de la croissance économique des Etats Unis est très en dessous du consensus, je puis vous dire que l’ensemble des services d’une salle de marché est en ébullition ; par contre, l’annonce de bons résultats par une entreprise sera traitée de manière plus discrète surtout si elle est insignifiante.
 
Une entreprise qui vient de réaliser de bons résultat ne sera pas forcément mieux considérée dans la mesure où le marché anticipe déjà ses résultats futurs en fonction des perspectives d’évolution de son secteur. Autrement dit, vous pouvez publier de bons résultats et être sanctionné si le consensus sur les perspectives d’avenir est mauvais. Au regard des fondements classiques de l’économie, les valeurs internet étaient totalement surévaluées. Mais comme dans l’imaginaire de la majeure partie des investisseurs les perspectives d’avenir étaient extraordinaires, ils n’étaient pas choqués d’acheter des titres d’une société à peine viable à un prix très élevé puisqu’ils pensaient que la valeur intrinsèque était largement sous-évaluée. En fait, tout dépend du consensus de place. D’ailleurs l’emploi du mot consensus est très intéressant. Un consensus est un accord tacite entre personnes. Sur les marchés financiers, les « personnes » sont les analystes financiers. Ces derniers font des estimations à partir d’un certain nombre d’éléments collectés et d’outils qui leurs sont propres. Mais, comme il est plus facile d’expliquer à sa direction une erreur collective qu’individuelle, vous verrez peu d’analystes prendre des risques en émettant un avis contraire à celui exprimé par la place. Même les plus éminents spécialistes sont sujets au comportement grégaire notamment s’ils ont une réputation à défendre.
 
Il est également important de distinguer l’information officielle de l’information officieuse. Je ne parle pas ici de la rumeur mais de la manipulation de l’information et celle des chiffres. Il existe un décalage entre le discours officiel et la réalité. Dans ce domaine, mieux vaut savoir lire entre les lignes au 2ème et 3ème degrés. Ce n’est pas donné à tout le monde, je vous l’accorde. Toutefois, pour prendre la défense des coupables, il faut savoir que certaines personnes, en raison de leurs positions dominantes et influentes, ne peuvent dire la vérité. D’ailleurs leurs fonctions, forcément liées à la poursuite de leurs intérêts personnels, leurs recommandent vivement d’embellir la situation. Ce que je dis est à la fois vrai pour les tauliers des institutions ou des entreprises. Certains mots, certaines tournures de phrases connotant un catastrophisme sont littéralement proscrits de leurs vocabulaires. En effet, il s’agit de ne pas attirer le courroux des marchés financiers. Apparemment, cette attitude n’est pas blâmable par la justice. Du coup, on comprend leur entêtement à présenter les choses sous leurs meilleurs angles car il n’est pas toujours agréable de voir son titre dévisser de 50 % en un jour pour cause de profit warning, comme ce fut par exemple le cas pour Alcatel en 1997 suite à la franchise de son PD-G. Lorsqu’en 2000 Jean-Marie Messier déclara que « tout va mieux que bien », il ne faisait pas autre chose que mentir délibérément pour protéger la valeur de ses stocks options avant la déroute du titre Vivendi. Lorsque Michel Pébereau, le PD-G de BNP-Paribas fit la déclaration suivante, il ne faisait pas autre chose que protéger la valeur du titre :
 
« BNP Paribas, grâce à la bonne qualité de son fonds de commerce et à une politique de risque prudente, n’est pas directement impacté par la crise actuelle du « subprime » ni par les tensions dans le marché des LBO’s. La qualité de la gestion des risques de BNP Paribas a été soulignée par l’agence de notation Standard and Poor’s le 10 juillet lors de l’annonce du rehaussement de la note de BNP Paribas à AA+. Cette note place BNP Paribas parmi les six grandes banques les mieux notées au monde. »
 
On ne boudera pas notre plaisir de compléter la déclaration de Pébereau par celle du directeur général, Baudouin Prot :
 
« La qualité de notre "business model"  et notre vigilance en matière de risques nous mettent en bonne position pour continuer à bien performer dans un environnement moins favorable". « 
Le jeudi matin 9 août 2007, la BNP Paribas fit soudain savoir au monde, qu’elle gelait toute souscription-rachats sur trois fonds gérés par l’entité Paribas qui possédaient des créances sur l’immobilier américain. Autrement dit, contrairement à ce qu’annonçait son président directeur générale et son adjoint, la BNP Paribas était impactée par la crise des subprimes. Je ne peux également résister à vous dévoiler le communiqué de presse de la banque de la Chaussée d’Antin. Je vous avertis tout de suite avant de vous lancer corps et âmes dans ce chef d’œuvre de langue de bois, il faut savoir lire entre les lignes : 
"La disparition de toute transaction sur certains segments du marché de la titrisation aux Etats-Unis conduit à une absence de prix de référence et à une illiquidité quasi-totale des actifs figurant dans les portefeuilles des fonds quelle que soit leur qualité ou leur rating. Cette situation ne permet plus d’établir une juste valorisation des actifs sous-jacents et donc, de calculer une valeur liquidative pour ces 3 fonds." 
Autrement dit, pour ceux qui n’aurait pas bien compris, ce communiqué signifie : nous avons des titres dans nos portefeuilles qui ne peuvent plus être refilés à qui que ce soit et donc, pour éviter de valoriser les titres à 0, comme ça doit être comptablement le cas, on préfère les geler pour ne pas provoquer d’affolement auprès de nos clients. Il est vrai que pour conserver la sécurité publique et surtout la confiance des administrateurs de la BNP-Paribas, il vaut mieux dire les choses comme Michel et Baudoin. 
L’une des plus belles manipulations de chiffres qu’il m’ait été donné de voir s’est déroulée en septembre 2007. Il convient de remettre les choses dans leurs contextes. En Août 2007, les marchés financiers ont été frappés par un crédit crunch résultant d’un éclatement de la structure d’endettement des ménages américains. Comme l’endettement des américains a été revendu, via la titrisation, à toutes les banques cherchant à dynamiser leurs portefeuilles, la crise s’est rapidement propagée sur l’ensemble des places et sur l’ensemble des actifs bancaires. En raison de l’accumulation de fonds d’investissement faisant faillites, les banques ont subitement arrêtées de se prêter entre elles. Pour remédier à la situation, les banques centrales, dont la BCE et la Fed, ont commencé à injecter massivement des liquidités. Le 7 septembre 2007, il fut annoncé une destruction de 4 000 emplois aux Etats-Unis alors que le consensus de place avait été établi à une création de 110 000 emplois. Cette nouvelle généra immédiatement des anticipations de baisse des taux de la Fed.et de fortes pressions sur le billet vert. L’Euro passa de 1.37 à 1.40 USD. Le 18 septembre 2007, la Fed, sous la pression des marchés financiers, de l’opinion publique travaillée par les grands médias et certainement du gouvernement, décida de baisser les Fed funds de 50 points de base. Et puis le 7 octobre 2007, il s’est produit un miracle tels que ceux que l’on trouve dans la Bible. Le Ministère du Travail a retrouvé dans ses fichiers informatiques 118 000 emplois dont 93 000 s’étaient égarés au mois d’août et 25 000 au mois de juillet ! Apparemment, nul ne fut étonné par l'énormité de l'imprécision du décompte initial. Sans rire, ce fut sans doute le résultat du fait que le Ministère du Travail a fait appel à des stagiaires pour pallier le sous-effectif chronique en cette période estivale. Toujours est-il que cette « erreur » est venue à point nommé puisque la révision des chiffres a tordu le coup aux anticipations de récession économique. Tout le monde fut content et Wall Street était à nouveau optimiste sur l’avenir de l’Amérique.
 
 
Par Dicarno
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires - Recommander
Mardi 16 octobre 2007

Chapitre 1 : Les derniers sont toujours les premiers

 

 

Au regard des nuages sombres qui s’amoncellent sur les têtes des actionnaires et des trop nombreux propriétaires de biens immobiliers, je n’ai aujourd’hui plus honte de le dire : « j’ai été la victime consentante de la double curée boursière de l’an 2000 ». En effet face aux pertes qui vont être générées suite au retournement du marché action et du marché immobilier, la facture de mes erreurs, qui m’avait parue autrefois si élevée, me semble aujourd’hui tout à fait acceptable. En fait, je considère maintenant cette expérience amère comme étant le prix que j’ai payé pour avoir été guéri de la maladie de la fièvre acheteuse. Sachez que le prix de la guérison s’est tout de même élevé à près de 45 000 euros ; mais plus que le prix en lui-même, c’est les nombreuses heures passées à comprendre ce qui avait bien pu se passer qui m’a servi de thérapie.

 

Comment suis-je devenu une victime consentante du double krach du marché action de l’an 2000 ? En fait c’est très simple. Je me suis fourvoyé dans une affaire sans en connaître tous les tenants et aboutissants. Autrement dit, à l’image de millions de suiveurs convaincus alors de décrocher la poule aux œufs d’or sans prendre vraiment des risques, je me suis engagé dans un monde qui n’était alors pas le mien : celui des marchés financiers.

 

Cependant à ma décharge, je dois bien avouer que chez moi le terreau était fertile. En effet, l’envie de capitaliser les fruits de mon travail afin de dynamiser le plus rapidement possible mes économies, et donc de m’élever dans la société, est profondément enracinée dans ma psyché. Ce que d’aucun appelle la réussite sociale, pour moi, vis-à-vis de mes origines modestes et des études que j’ai fait, cela constituait un leitmotiv, voire une obligation morale. Mis en concurrence permanente avec mes frères, j’ai été éduqué (consciemment par mes parents ?) dans le culte de la réussite sociale. De fait, l’ascenseur social implique forcément l’avidité et la vénalité.

 

Cet état d’esprit était d’autant plus dangereux que je suis avant tout un excessif. Tout ce que j’entreprends, je le fais avec excès. Je peux être un boulimique de travail si l’ouvrage me passionne ou le pire des fainéants s’il m’ennuie. Je mange trop, je bois trop, je fais trop de sport, je conduis trop vite, je joue trop, je lis trop, je regarde trop la télé et internet, etc. Généralement, lorsque je commence quelques choses, j’éprouve des difficultés à m’arrêter. Bref à l’image du commun des mortels, j’ai du mal à être raisonnable et à me fixer des limites. Par ailleurs, je suis ce que certain appelle une tête de mule. Il faut bien en convenir, lorsque j’ai quelques idées en tête, il est difficile de me convaincre de changer d’avis. Bien canalisé ce trait de caractère peut être un atout, mais s’il est mal employé en bourse comme on le verra plus tard, c’est une tare.

 

Les milieux financiers réagissent constamment à toute une série d’informations d’ordres politiques, économiques, et sociologiques, mais aussi à des logiques psychologiques et, bien sur, financières. C’est la raison pour laquelle les salles de marché sont, d’une part, constamment connectées aux réseaux de diffusions d’information les plus influents tel que Reuters, Bloomberg, Fininfo, etc, et d’autre part, qu’elles se payent les services d’experts en tout genre : tel que des analystes financiers, économistes, stratèges, climatologues, etc ... Bref, étant donné le nombre de paramètres et d’aléas à prendre en considération, il est impossible pour quiconque, et quels que soient les moyens mis en œuvre, de tous les maîtriser. Mais qu’à cela ne tienne, au moment où j’ai acheté mes premiers titres, j’étais convaincu de surmonter tous les obstacles qui se dresseraient sur ma route.

 

D’ailleurs à écouter mes proches (à ce moment là, seuls les conseils des jeunes prévalaient, car ceux des vieux, c’est à dire ceux dont les parents se sont fait rincer dans les années 1930, n’avaient strictement aucune valeur), il suffisait d’acheter n’importe quoi, pourvu que le nom de la valeur sonne nouvelle économie, pour faire de l’argent. Il faut bien reconnaître qu’entre 1998 et la débâcle du Nouveau Marché (le marché sur lequel étaient référencées les valeurs de la nouvelle économie) en mars 2000, le seul souci de l’investisseur était celui du manque à gagner entre la hausse d’un titre par rapport à un autre. Voilà ce que l’on pouvait entendre : « Mince aujourd’hui la météorite « .com » est montée plus vite que la météorite «.fr », c’est ballot ! ».

 

Mon frère aîné avait ouvert la brèche dans ce monde de rêve où l’on gagne à tous les coups. Il s’y est essayé et il a gagné. Cela lui a permis d’accumuler suffisamment d’argent pour s’acheter, juste avant l’an 2000, une maison à moindre frais. Enhardi par la réussite foudroyante de mon frère, lorsque je suis entré dans la vie active, en janvier 2000, j’ai ouvert un compte titre et je me suis dit : « Mes parents ont mis 20 ans pour s’acquitter de leur dette pour l’achat d’un modeste bien immobilier. Moi, avec l’argent placé en bourse je devrais pouvoir me payer cash un appartement de standing dans quelques semaines ! ». Et bien, à l’heure où j’écris ces lignes, soit 6 ans après, je continue à louer « à fonds perdus » comme disent mes parents malgré toutes mes protestations contre cette idée reçue ; mais il faut tout de même dire que la formation de la bulle immobilière ne m’a pas aidé. 

 

Après avoir ouvert mon compte titre et placé toutes mes économies dessus, soit environ 3 000 euros, j’ai commencé à boursicoter. Les premiers succès ne se sont pas fait attendre. Si bien d’ailleurs, que je parvenais parfois à gagner en une journée l’équivalent de mon salaire mensuel ! De boursicoteur du dimanche lisant « La Vie Financière », je suis devenu en deux temps trois mouvements un spieler bas de gamme accroc à Boursorama. Bref, contaminé par la fièvre acheteuse, j’étais devenu complètement fou. C’était une situation tout à fait comparable à celle de l’ivresse des sommets ou l’euphorie prend le pas sur la raison. J’achetais, je vendais, j’achetais, je vendais. Je multipliais les allers / retours. C’était grisant. Le soir, dans le métro après une bonne journée, j’avais de la peine à contenir ma joie. Je me disais : « ça y est t’es passé dans le camp des winners ! ». Intérieurement, je jubilais mais je n’étais pas très lucide sur la situation qui était en train de se dessiner.

 

Outre le fait que je baissais de plus en plus ma garde, d’un autre côté j’exprimais régulièrement le regret de ne pas disposer suffisamment d’argent. Je me disais : « si les sommes jouées étaient plus importantes, je pourrais engranger davantage ». Tel un joueur happé par l’appât du gain je continuais tous les mois à verser la partie excédentaire de mon salaire sur le compte titre. Comme si cela ne suffisait pas, malgré ses réticences, j’étais parvenu à convaincre ma compagne à faire de même. On m’avait bien prévenu de jouer en bourse seulement l’argent dont on n’avait pas besoin à court ou moyen terme et de ne pas utiliser un compte titre comme un compte courant. Mais ces conseils, comme les autres du reste, glissèrent rapidement dans mon esprit dans la case « à mettre aux oubliettes ».

 

Un malheur ne venant jamais seul, j’appris l’existence du système du règlement mensuel (aujourd’hui rebaptisé le SRD). Ce système de prêt / emprunt permet d’investir jusqu’à cinq fois la valeur du portefeuille. Concrètement, cela permet d’acheter des titres à crédit. En contrepartie, à la fin de chaque mois il fallait d’une part payer les intérêts du prêt / emprunt et d’autre part, si la position n’était pas soldée, être en mesure de payer des « appels de marge » (c’est à dire combler la différence entre le prix d’achat et le prix constaté à la fin du mois ; si cette différence est positive, l’investisseur reçoit de l’argent, et dans le contraire il doit mettre la main au portefeuille).

 

Nul besoin de vous dire que cet effet de levier fut le début de ma ruine lorsque les bulles explosèrent. D’ailleurs avec du recul je me dis qu’heureusement que les marchés corrigèrent rapidement après mon arrivée, sinon je crois bien que j’aurais été incapable de régler la facture finale. A une époque pas si lointaine, on mettait les gens en prison pour dettes non remboursées. Et bien je pense que si j’avais vécu à cette époque, j’aurai frôlé le statut de délinquant économique. Parallèlement, en engageant ma compagne dans mes rêves de grandeur, c’était la stabilité de mon couple qui était en jeu. Mais n’allons pas trop vite et revenons au début.

 

Après la période fastueuse, ce fut celui des vaches maigres. Les marchés actions se retournèrent en deux temps au cours de l’année 2000 : une fois en mars sur les valeurs internet et une autre fois sur les TMT en septembre. Aujourd’hui, la mémoire collective à amalgamer ces deux évènements bien distinct sous le terme générique et peu approprié de « dégonflement de la bulle internet ». Mais il s’est bien produit deux chocs. Commençons par nous pencher sur le krach des valeurs internet à travers l’évolution des cours de clôture du nouveau marché en utilisant le graphique ci-dessous :

graphnouveaumarch--.gif

 

On aperçoit qu’entre le 1er octobre 1999 et le 10 mars 2000, la valorisation de ce marché fut multipliée par plus de 5 ! L’indice du nouveau marché est passé de 1451,70 points à 7481,18 points en seulement 112 séances ! Ca faisait tout de même une progression quotidienne moyenne de 1.47 %. Pour ceux qui ne comprennent pas bien je vais prendre un exemple. Imaginez que si vous avez placé l’argent de votre livret A sur toutes les actions composant ce marché cela vous aurait rapporté quotidiennement en moyenne 1.47 % pendant 112 jours consécutifs. Nous étions dans « l’exubérance irrationnelle » dénoncée par Allan Greenspan (président de la Fed de 1987 à 2006).

 

Et puis le lundi 13 mars 2000, vers 14 h 30, c’est à dire au moment de l’ouverture des marchés à New York, le Nouveau Marché était à son zénith à 7 867,12 points lorsque fut donné le coup d’envoi de la curée. Le jour même l’indice clôtura à 7 076,71 points. Il venait de perdre plus de 11 % en deux heures et demie (à cette époque le marché clôturait à 17 h). Le 14 mars fut une journée stable. Les investisseurs, un peu hagards, venaient d’être molestés mais ils n’étaient pas encore totalement sonnés. Le 15 mars, le marché clôtura à 6 347,32 points et le 16 à 6 022,86. En à peine quatre jours le Nouveau Marché avait perdu près de 30 % de sa capitalisation. Deux mois plus tard, il avait corrigé de plus de 50 %.

 

A cette époque, le NASDAQ était considéré alors comme le baromètre de la bourse américaine. Pour des raisons de coût, c’est le marché sur lequel les valeurs de la « net économie » (les fameuses « dot-com ») venaient se vendre. Avec l’arrivée d’internet dans les foyers, tout le monde s’était convaincu que nous étions entré dans une nouvelle ère économique qui balaierait les fondements de l’ancienne pour la simple et bonne raison que les modes de vie des consommateurs seraient profondément transformés.

 

D’ailleurs pendant des lustres, tout le monde a été conditionné à croire que l’an 2000 serait le début d’un cycle vertueux pour l’humanité. L’an 2000 nous faisait rêver et le formidable développement de l’informatique et d’internet a sans doute bénéficié de cet état d’esprit. De plus, je ne pense pas qu’il faille minimiser les conséquences du fameux « bug de l’an 2000 ». Aussi stupide que cela puisse paraître aujourd’hui, les millénaristes qui prédisaient la fin du monde ont trouvé, à la fin des années 1990, un écho favorable. Leur principal argument tenait en une erreur de programmation sur le calendrier de Microsoft. Au passage de l’an 2000, les vieux ordinateurs étaient censés être en 1900 ce qui devait engendrer un chaos généralisé sur la Terre ! A vrai dire je n’ai jamais vraiment compris cette peur, toutefois, toutes les entreprises ont massivement investi dans le matériel et les logiciels informatiques pour sauver le monde de la catastrophe annoncée.

 

Permettez-moi une petite digression dans la continuité du récit mais je ne peux résister à l’envi de vous raconter comment j’ai vécu le « bug de l’an 2000 ». A l’époque je vivais à Maisons-Alfort dans la banlieue parisienne. Faisant confiance à la RATP qui avait assuré les usagers d’un service nocturne, avec des amis, ma compagne et moi, nous avions décidé de prendre exceptionnellement les transports en commun pour passer la soirée dans les rues de Paris. Nous sommes donc allés voir le feu d’artifice sur le Champ de Mars au pied de la tour Eiffel puis, à l’issue du spectacle, nous avons assisté aux festivités organisées sur les Champs Elysées. Je vous fais grâce des détails sordides inhérents à la soirée mais vers trois du matin, nous avions décidé de rentrer. Nous nous sommes donc naturellement dirigés vers la première bouche de métro et là, à notre grand désarroi, nous nous sommes aperçus que les rideaux de fer étaient baissaient. Faisant mauvaise fortune bon cœur, nous avions repris espoir en nous disant que les RER fonctionnaient peut être. C’est donc en titubant que nous nous sommes dirigés vers les Halles. C’est à l’arrivée aux halles que j’ai pris, moi le provincial, toute la mesure de la signification du sigle RATP : Rentre Avec Tes Pieds. Fourbu par une soirée bien arrosée, je pris le parti d’attendre le premier train comme des centaines d’autres personnes. Après tout, Reste A Ta Place convenait tout aussi bien. Le seul bug de l’an 2000 auquel j’ai assisté fut celui de la RATP. Ainsi, bien que nous fumes en l’an 2000, manifestement, rien n’avait changé. Cet épisode aurait dû me mettre la puce à l’oreille sur les lendemains qui chantent et les promesses d’avenir radieux.

 

Revenons au sujet qui nous intéresse. Comme les Etats-Unis étaient alors de très loin la première puissance économique mondiale et que la « nouvelle économie » était très en avance par rapport à celle de l’Europe, tous les investisseurs avaient les yeux rivés sur le NASDAQ. Cela leurs permettaient de déterminer les tendances générales du marché. Du coup si on se penche sur le graphique ci-dessous comparant l’évolution des cours du NASDAQ à ceux du Nouveau Marché, on s’aperçoit que les mouvements des cours étaient beaucoup plus amplifiés en France qu’aux Etats-Unis. Cela résulte sans doute du fait que les volumes des transactions sur le NASDAQ étaient sans commune mesure plus élevés par rapport à ceux du Nouveau Marché. 

graphNM2.gif

 

Qu’est ce qui a donc pu se passer aux Etats-Unis au cours du week-end du 11 et 12 mars 2000 pour que l’opinion alors majoritaire se retourne ? Pourquoi y a t-il eu un retrait massif et simultanée des investisseurs américains lors de la séance du 13 mars ? Quel a été le détonateur ? Pour répondre à ces questions, je pense qu’il faut à la fois se pencher sur le profil de l’investisseur américain, sur le mécanisme de formation des prix à la bourse, et sur la psychologie de marché.

 

Le développement d’internet avait permis de « démocratiser » les marchés. Désormais, tout le monde pouvait piloter son compte titre à partir de son ordinateur. Ce phénomène a contribué à générer un afflux massif de capitaux sur les marchés financiers, d’autant plus que les américains n’hésitaient pas à s’endetter. Avant le krach, près d’un américain sur deux possédait un compte titre. Comme dans la majeure partie des pays riches, le citoyen américain est soumis à l’impôt sur le revenu. Comme les revenus des investisseurs s’étaient très rapidement accrus en 1999, par voie de conséquence, le premier tiers des impôts à acquitter le 15 avril 2000 devaient être plus élevés qu’à l’accoutumée. Il se peut qu’afin de financer leur impôts, beaucoup d’investisseurs aient vendu des titres quelques semaines avant la date butoir. Est ce que les américains ont reçu leurs feuilles d’impôt au cours du week-end ? Je ne saurais l’affirmer avec certitude.

 

Mais après tout, y-a-t-il vraiment eu un déclic ? Nous sommes toujours en train de chercher les causes d’un évènement et de déterminer les responsabilités des uns et d’accuser les autres. Bref nous sommes toujours en train de chercher des bouc-émissaires pour éviter de devoir nous remettre en question. Le double krach de l’an 2000 n’était-il pas tout simplement le résultat de la folie humaine ou la majorité des individus perdent le sens commun des réalités sous l’effet de la cupidité ? N’était-il pas tout simplement le résultat d’une spéculation effrénée issu d’un mouvement de foule ? En réfléchissant un peu, on s’aperçoit très vite que l’idée selon laquelle tout le monde gagne à tous les coups sans se fatiguer n’est pas viable très longtemps. Il y a forcément un biais quelque part. Toute chose a sa contrepartie, son revers de médaille. Il est fallacieux de croire que l’on puisse s’enrichir en dormant. Nous n’obtenons jamais rien sans rien. Il s’agit de lois universelles auxquels nul ne peut déroger. Et pourtant, tel le fameux mouton de Panurge pris dans la tourmente d’une folie collective, j’avais malheureusement choisi de l’ignorer. Spéculer est un travail. Comme on le verra plus loin, il s’agit d’un véritable travail qui nécessite du temps.

 

Généralement, on explique les krachs financiers par le fait que le marché était largement surévalué en raison des spéculateurs qui ont perdu le sens des réalités. En fait, ce n’est pas le spéculateur qui perd le sens des réalités mais la foule de gens qui se prennent pour des spéculateurs. D’ailleurs, à mon sens, cette foule de gens sont des joueurs. Des parieurs. Le véritable spéculateur, c'est-à-dire celui qui brasse des millions d’euros ou de dollars, sait très bien par expérience de quoi il se retourne. En gardant les pieds sur terre, il se contente juste de profiter d’une situation et de prendre sa part du butin. Cependant, comme tout le monde, il leur arrive parfois de se prendre les pieds dans le tapis ; mais à la différence de millions de suiveurs, ils agissent en connaissance de cause et en fonction d’une réflexion. Du moins j’ose croire qu’ils ne se contentent pas de suivre aveuglément la foule. Quoi que. Les premiers chapitres de l’excellent « Mémoire d’un spéculateur » d’Edwin Lefebvre, écrit en 1923, sont farcis d’exemples de spéculateurs qui ont bu le calice jusqu’à la lie. Sans même remonter jusqu’à Mathusalem, le milliardaire Georges Soros reconnu comme grand spéculateur devant l’Eternel, bien que tout fraîchement auréolé d’un retentissant coup d’éclat sur le « sterling », a pris, suite à la crise russe de 1998, une énorme raclée sur le rouble.

 

D’une manière générale, vous constaterez que les gens ne font guère la distinction entre jouer et spéculer. Et pourtant ce n’est pas tout à fait la même chose. Jouer c'est faire des paris sur des micro-fluctuations. On achète et on vend rapidement. On évite de garder la position en portefeuille. A ce jeu, personne ne peut battre le marché bien longtemps. Ca ressemble davantage à du casino ou, invariablement, on se brûle tôt ou tard les ailes car la loi des nombres est contre le joueur. On peut être sûr que pour ce type de stratégie, les seuls grands vainqueurs restent le courtier. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les courtiers encouragent cette façon de placer son argent. A quoi croyez-vous que servent toutes ces analystes graphiques et tous les conseils boursiers qu’ils produisent ? N’oubliez pas qu’ils vivent avant tout des commissions. A chaque fois que vous passez un ordre, ils ouvrent le tiroir caisse pour encaisser la monnaie. Plus souvent vous passez les voir et mieux ils se portent. Comme dans tout commerce, la vente de certains produits est plus rémunératrice que d’autres. Vous ne serez pas surpris d’apprendre que les produits en question sont les produits dérivés dont les joueurs sont très friands tels que les warrants ou les options exotiques. D’ailleurs, si vous avez l’intention de faire carrière dans la finance de marché, c’est dans ce type de service où il faut être car les bonus de fin d’année sont particulièrement généreux.

 

Spéculer c'est prendre des positions et les tenir en fonction de l'évolution tendancielle du marché. Peu importe les micros-fluctuations si le marché est globalement haussier ou baissier. Il faut bien avoir à l’esprit qu’une tendance ne peut être linéaire. Elle est forcément faite de hausse et de baisse. Il n’est donc pas nécessaire de s’affoler à la première prise de bénéfice venue pour liquider sa position. La trajectoire d'une baisse ressemble, par exemple, à une balle de tennis que l'on lance du haut d'un escalier. La balle va forcément descendre mais avant d'atteindre le sol, elle aura fait plusieurs rebonds. Le nombre de rebonds dépendra évidemment de la taille de l'escalier. Les mathématiciens modélisent les hausses et les baisses en fonction de ce principe. Ils vont vous calculer la probabilité des points hauts et des points bas. Cependant, ce qu'ils ne peuvent calculer avec certitude, c'est le facteur humain qui va amplifier ou non les mouvements. De ce fait, parier sur l'ampleur de ces mouvements en essayant de sortir au plus haut ou au plus bas ne peut être efficient.

 

Se positionner sur la tendance générale est beaucoup moins aléatoire. C'est la raison pour laquelle, il me semble que spéculer et plus profitable que jouer. Cependant, dans cette stratégie, le plus difficile est de tenir la position contre vents et marées. Dès lors, ça nécessite d'avoir une vue globale du marché afin de deviner qu'elle sera sa probable évolution future. Bien entendu, il faut aussi avoir un petit peu de chance. En septembre 2006, j’avais acheté à 22 euros du Business Object, une société éditant des logiciels sur laquelle des rumeurs d’OPA de la part d’une société allemande SAP court depuis l’an 2000. Deux mois plus tard, j’ai vendu ma position à 28 euros pour arbitrer Business Object au profit de Maurel & Prom, une société d’exploration pétrolière, sur laquelle la rumeur d’OPA d’ENI une société italienne semblait plus insistante. Résultat des course, en octobre 2007 SAP a fait une offre sur Business Object à 41 euros, tandis qu’ENI s’est juste contenté d’acheter l’une des concessions de Maurel & Prom au Congo.

 

La prime à la patience peut être très rentable mais encore faut-il entrer et sortir au bon moment sur une valeur. Celui qui continue aujourd’hui à porter à bout de bras l’action Alcatel achetée en septembre 2000 à 97 euros, en se tenant au fameux « pas vendu, pas perdu », n’est pas prêt de récupérer sa mise (à l’heure où je vous parle, elle vaut moins de 7 euros). Comme je l’ai dit plus haut, spéculer c'est prendre des positions et les tenir en fonction de l'évolution tendancielle du marché. Il ne s’agit pas de les porter ad vitam aeternam pour avoir un jour la fierté de dire « vous voyez, c‘est moi qui avait raison ». Si l’évolution tendancielle n’est pas favorable, alors il faut savoir se couper un bras. Parfois, il est nécessaire de faire le bilan sur une position et d’admettre que l’on s’est trompé. Il n’est pas vraiment évident de faire le ménage dans son portefeuille, d’autant plus que l’on garde toujours à l’esprit cet infime espoir d’un retournement hypothétique d’une situation mal engagée.

 

Je me souviens d’une situation qui s’est produite au milieu des années 1980. Je crois que c’était lors des vacances de Pâques 1986. Un matin, vers 9 heures, mon frère aîné et moi, nous étions partis à la pêche sur l’un des canaux de l’étang de Salses dans le Roussillon. Après trois bonnes heures à regarder désespérément notre bouchon rester à la surface, nous avons décidé de lever le camp. Un quart d’heure auparavant, un individu quelconque s’était positionné un peu plus loin. Nous voyant plier bagages, il nous a cordialement demandé s’il pouvait prendre notre place. Naturellement, même si nous étions de mauvaises humeur, nous lui avons céder notre place. Sitôt arrivé, le festival commença. Pendant environ 10 minutes, cet individu pêcha près d’une trentaine de poissons. A peine envoyait-il sa ligne dans le canal qu’une daurade affamée mordait l’appât. C’était à croire que toutes les daurades de l’étang avaient rendez-vous à cet endroit à ce moment là. Excité comme les enfants face à une vitrine de grands magasins en période de Noël, on fit volte-face. On se dépêcha de nous réinstaller avec nos cannes à pêche à moulinets sophistiquée. Cela pris 5 minutes. Trop tard. La fête était finie. Poséidon avait décidé de nous donner une leçon.

 

Si on se positionne dans une logique de pure spéculation à court terme, la question de savoir si un marché est sous-évalué ou surévalué n’est donc pas la question centrale. Ne dit on pas qu’un titre n’est jamais trop haut pour être acheter et trop bas pour être vendu ? En fait si l’on choisit la logique du court terme, la seule et unique question à se poser est de savoir où se situe l’opinion majoritaire des investisseurs au moment où l’on achète un titre. Après tout, sur un marché, seule l’opinion générale, le « consensus de place », compte. En effet, si vous achetez un titre considéré comme sous-évalué, dans le fonds vous avez raison, mais si personne n’en veut, vous ne serez pas plus avancé dans votre projet de faire fortune rapidement. En revanche, si vous achetez un titre surévalué qui a bonne presse, alors vos chances de faire une plus-value seront augmentées surtout si vous avez la chance de l’acheter juste avant les autres. Mais, comme on l’a vu précédemment, ce genre de stratégie mène immanquablement à la ruine. Inversement, si vous vous positionnez dans une logique de moyen-long terme, alors il vaut mieux fuir les stars de la cote et vous intéresser justement aux titres délaissés et surtout sous-évalués.

 

Lors de la constitution de la bulle internet, dans la pratique, de nombreux « investisseurs » achetaient des titres sans même s’intéresser à sa situation économique. Ils achetaient des titres internet parce que c’était la mode d’acheter des titres internet. La valeur des titres dépendit donc de l’engouement du public. Cet effet de mode provoqua une fièvre acheteuse qui, peu à peu, déboucha sur une crainte des joueurs d’acheter des titres le lendemain à des prix supérieurs à ceux d’aujourd’hui ; si bien qu’à force de monter, les prix atteignirent un niveau sans rapport avec les logiques habituellement utilisées pour la valorisation des actifs. Cette décorrélation entre les prix et les fondamentaux économiques fut l’un des facteurs à l’origine de la bulle internet, et la peur des joueurs « de ne pas en être », l’alimenta.

 

- Efficience des marchés

 

Suivant la théorie de l’efficience des marchés qui suppose que tout individu est rationnel et égal face à l’information, les prix d’un marché ne sont que la représentation d’un équilibre entre partisans d’une future hausse, les acheteurs, et les partisans d’une future baisse, les vendeurs. De ce fait, quelles que soient les motivations au moment même où une transaction est conclue, tout le monde a trouvé son intérêt en pensant que le prix est le « bon prix » ou le « juste prix ». Cette théorie est contestable car d’une part,, comme je le développerais plus loin, nous n’avons pas vraiment un comportement rationnels, et d’autre part, nous ne sommes pas égaux face à l’information.

 

En temps normal, les prix d’un marché reflètent seulement les probabilités d’évènements futurs. Autrement dit, les marchés financiers sont des marchés d’anticipation ; mais dès lors que l’on sort de cette logique, les modèles classiques deviennent inappropriés. D’ailleurs, on voit ici toute la limite de ce modèle puisque personne n’est en mesure d’évaluer avec certitude le futur. Quant bien même quelqu’un le pourrait, alors c’est l’essence même des marchés financiers et, donc, leurs existences qui seraient contestées. Qui aurait encore intérêt à vendre ou acheter un titre en sachant pertinemment que le cours actuel va monter ou descendre ? Les acheteurs et les vendeurs reporteraient continuellement leurs décisions. De ce fait, l’une des raisons d’être des marchés financiers se justifie à cause de l’incertitude. Si tel n’étais pas le cas, alors les marchés financiers disparaîtraient.

 

- Les experts

 

Malgré ce constat d’une grande simplicité, les banques n’ont cessé de s’étoffer pour s’attacher les services d’experts se vantant de défricher l’avenir. Je suis d’ailleurs perplexe face à toute la débauche d'énergie et d’argent consentie par les banques pour défricher le futur. D’ailleurs le problème des rémunérations mirobolantes n’est pas l’apanage des grandes banques d’affaires (cf. les multiples scandales des rémunérations des PDG). Toutes ces professions visent à déterminer la voie la plus probable en étayant leurs rapports, histoire de faire sérieux et compétent, de toutes sortes de graphiques, de tableaux et de discours en se référant à des théories économiques démontées depuis longtemps. Tout leur procédé opérationnel n'est que du vent. Quand au responsable du service, il n’est rien d’autre qu’un chef d'orchestre dirigeant une équipe de virtuoses dans les instruments à vent. Toutes ces professions d'analystes, de chartistes, de stratèges sont, pour moi, à peine plus respectables que celle d’astrologue.

 

Outre le problème des conflits d’intérêts entre les commerciaux et les traders, aucun de ces présumés spécialistes n’ont démontré leurs capacités réelles à décrypter l’avenir. Pire, les nombreuses affaires, telle la désormais célèbre mais fumeuse affaire Enron, qui ont émaillé la chute des marchés au cours de l’année 2002 ont jeté le discrédit sur l’honnêteté de ces services. Vous n’avez peut être jamais eu l’occasion de lire la fameuse tirade de Goldman Sachs publiée le 9 octobre 2001 à propos d’Enron :

 

« Nous estimons que la période actuelle offre une opportunité extrêmement rare d'acheter les actions d'une entreprise qui demeure extrêmementbien positionnée pour croître à un rythme substantiel ... Nous sommes convaincus que les rumeurs négatives autour de l'entreprise sont fausses, non fondées sur des éléments concrets (...) Nous estimons que les cours actuels intègrent les pires craintes des investisseurs (...) Dans le passé, la discipline financière n'était pas la priorité essentielle de l'entreprise qui a dépensé ce qu'il fallait pour construire sa position sur le marché. Il apparaît aujourd'hui que cette discipline financière s'est singulièrement améliorée (...) »

 

Le 2 décembre 2001, Enron se déclara en faillite ! Le titre Enron tomba en chute libre de 90 à 1 dollar. Plus de 4000 salariés furent aussitôt licenciés. Ils ne perdirent pas seulement leur travail mais aussi, pour beaucoup d’entre eux, l’essentiel de leur capital retraite qui avait été investi sur des parts de l’entreprise. Ce qui était alors la septième capitalisation américaine dégageait alors un chiffre d’affaire de 100 milliards de dollars. L’enquête a montré que derrière ce chiffre mirifique, il se cachait un mensonge énorme masqué par 3 000 sociétés écrans. L’enquête a également montré que beaucoup de monde sur la place savaient que cette société était une bombe à retardement : outre Andersen Consulting la société chargé d’auditer les comptes, il y avait les banques d’affaires Citigroup, JP Morgan, Deutsche Bank, Barclays, Merryl Lynch. Quand à Goldman Sachs, cette banque avait un intérêt particulier à magnifier le joyau Enron : elle participait à toutes les opérations financières d’Enron et de ses innombrables filiales dont les très rentables émissions de titres obligataires. Bref l’armée d’analystes était en situation de conflits d’intérêts. Depuis les autorités financières ont cru bon d’élever la « Muraille de Chine » entre les analystes et les salles de marché. Désormais ils n’ont plus le droit de siéger dans les mêmes bâtiments. Tout le monde aura compris que cette disposition est une coquille vide et que les banques continuent à émettre des analyses en fonction de leurs propres intérêts.

 

Malgré l’épisode malheureux d’Enron, les professions d’analystes continuent d’avoir bonne presse auprès des médias et du grand public. Pour les médias qui ont besoin de vendre leurs papiers, ça permet de remplir leurs feuilles de choux de quelques lignes supplémentaires ; quand au grand public, il est toujours friand de connaître la météo des marchés. En se présentant comme "spécialistes" ou comme "experts", cela donne aux analystes un blanc-seing pour raconter tout et son contraire. Pourtant leurs sciences n'a absolument rien de scientifique ! Le pire est que tout ces gens ont reçu les enseignements hérités de Descartes. Ils savent pertinemment qu'un marché n'existe qu'en raison de l'incertitude qui l'entoure. Et pourtant ils continuent à débiter inlassablement, tels les charlatans dans les foires ou les diseurs de bonnes aventures sur la place du village, leurs inepties sans même se préoccuper du ridicule. Louvoyant tantôt entre le blanc et le noir en fonction de leurs humeurs et de la manière dont ils ont ressenti et interprété la dernière nouvelle. La lecture de leurs avis suite à la publication du dernier chiffre sur l’évolution du chômage, de la croissance économique, de l’inflation ou autres choses, constitue toujours un grand moment d’hilarité. Quand à leurs commentaires sur la dernière intervention de Greenspan, qui n’a cessé de clamer durant tout son mandat : « si vous avez compris quelques choses à mon discours, c’est que je me suis mal exprimé », provoquent toujours chez moi quelques remarques caustiques sur le bienfondé de leurs démonstrations. Mais comment faire autrement que réagir par l’humour face à de telles manifestations de mauvaises fois ?

 

Je ne sais plus qui a dit : « un expert est avant tout un homme qui se trompe avec autorité ». D’une manière générale, notre société est régie par l’expertise. Plus personne ne veut prendre de responsabilité sans avoir reçue au préalable le sceau bienveillant d’un expert lui garantissant une éventuelle couverture en cas de problème. D’ailleurs, quel que soit le domaine d’activité, nulle décision ne peut être prise sans l’aval d’un expert, ou d’un collège d’expert. Les experts sont les oracles des temps modernes. Les grands prêtres de la pythie de Delphes doivent être verts de jalousie face aux pouvoirs extralucides des experts économiques. Dans nul autre domaine que l’économie on peut trouver une telle concentration d’experts. Mais si l’économie recèle la crème des experts, à la Bourse on y trouve la crème de la crème.  

 

Les experts boursiers ont pris la mauvaise habitude de se sentir obligés de trouver immédiatement une explication à tout évènement même lorsque parfois il n’en existe pas. Ils se doivent d’avoir réponse à tout. Après tout ils sont rémunérés pour donner leur avis. Alors, pourquoi se gêneraient-ils ? Peu importe s’ils doivent dire le contraire de ce qu’ils avaient dit la veille puisqu’il n’y a pas de honte à se tromper surtout si la communauté financière oublie aussi rapidement le dernier bulletin que le menu du repas de la veille. Nulle part ailleurs qu’en finance on peut trouver une telle capacité d’oubli et donc, de pardon. Les experts bénéficient de l’éphémère mémoire financière pour conserver leurs pouvoirs et leur auras sur leurs auditoires. A leurs heures de gloires, les experts sont parfois portés aux nues, mais lors de débâcles financières, ils ne sont jamais portés aux gémonies. Au plus fort de l’affaire Enron, je n’ai pas entendu dire que les analystes de Goldman Sachs avaient souffert de la vindicte populaire. Je suis même sûr qu’ils ont, à la fin de l’année, été particulièrement bien récompensés pour leur travail par un généreux bonus. Pourtant, dans d’autres domaines, les experts défaillants subissent le discrédit et la honte éternelle.

 

Peu importe que l’expert doive renier ses convictions profondes puisqu’il est convenu et, semble t-il, lui-même convaincu que le marché à toujours raison. Voici le genre de raisonnement que l’on peut entendre de leurs bouches : « Pourquoi le Dow Jones est-il à son plus haut niveau historique alors que dans le même temps l’immobilier, l’un des pilier de la croissance économique aux Etats-Unis s’effondre ? Si l’économie ralentie, la FED va devoir baisser ses taux. Or une baisse des taux est une bonne nouvelle pour les actions ! » Pour le plaisir je vous en mets une autre du même acabit : « Pourquoi le CAC 40 monte t-il alors que l’US dollar baisse ? Si le dollar baisse, les entreprises américaines vont pouvoir davantage exporter, donc c’est bon pour les actions américaines. Or ce qui est positif pour les actions Américaines sera aussi positif pour les actions Françaises ». Il faut vraiment rien comprendre aux mécanismes économiques pour accepter ce genre d’intervention. Et pourtant les journaux sont truffés par ces inepties. Je pourrais vous citer des dizaines d’exemples.

 

Je me suis souvent fait la réflexion suivante. Si tous ces experts en lecture du futur étaient aussi doués qu’ils le prétendent, pourquoi ont-il besoin de l’argent des autres pour faire fortune ? Après tout, s’ils étaient logiques avec eux-mêmes, tous ces spécialistes auraient dû appliquer leurs principes à leurs propres portefeuilles et ainsi placer leurs argents afin de gagner à tous les coups. Ils devraient tous être millionnaires ; mais je vais vous donner un scoop et surtout ne le répétait pas : même si la plupart d’entre eux sont bien rémunérés, tous souffrent de la comparaison avec les fortunes des « self-made men » de la net économie.

 

Les experts financiers n’ont pas le monopole de la bêtise. La bêtise des experts est universelle et intemporelle. Je ne vais pas ici vous reprendre l’exemple des experts qui nous expliquaient doctement l’impossibilité du franchissement de nos frontières par le nuage contaminé de Tchernobyl. Je préfère plutôt vous citer quelques exemples devenus célèbres notamment à cause de l’identité de l’expert (exemples trouvés sur le blog de Marc Aragon) :

 

« Tant de siècles après la Création, il est improbable que quiconque trouve dans l'Océan, des terres de la moindre valeur dans cette direction » - Comité d'évaluation du projet de Christophe Colomb pour Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, 1490.

« L'idée que le Soleil puisse être au centre et non pas tourner autour de la terre est farfelue, absurde, fausse et hérétique » - Extrait du jugement de l'Inquisition contre Galilée, 1632.

« La circulation du sang est paradoxale, inutile à la Médecine, fausse, impossible, inintelligible, absurde et nuisible à la vie de l'Homme » - Guy Papin, doyen de la Faculté de Médecine, 1628 objectant contre la théorie émise par William Harvey.

« Un bateau propulsé par l'arrière à l'aide d'un moteur serait impossible à diriger » - Sir Symonds, Ingénieur en chef de la Royal Navy, 1837.

« Personne ne paiera jamais pour se rendre de Berlin à Postdam en une heure alors qu'on peut faire le trajet en moins d'un jour à cheval » - Guillaume de Prusse, s'exprimant au sujet des trains, 1864.

« Nul ne peut faire voler des machines plus lourdes que l'air » - Lord Kelvin, Président de la Royal Society, 1895.

« Les avions sont des gadgets amusants mais sans aucun intérêt militaire » - Maréchal Foch, 1911.

« Si l'Europe perdait ses colonies, la dépression économique et sociale qui en résulterait la ramènerait plusieurs siècles en arrière et provoquerait la paralysie de sa civilisation » - Albert Serraut, Président du Conseil, 1931.

« Nous n'avons aucune raison de penser que l'énergie nucléaire devienne un jour accessible. Cela supposerait que l'atome puisse être brisé à volonté ! » - Albert Einstein, 1932.

« L'énergie nucléaire pourrait être aussi efficace que nos explosifs actuels, mais il est peu vraisemblable qu'elle puisse produire une arme plus dangereuse » - Winston Churchill, 1939.

« Il y a un marché mondial d'environ cinq ordinateurs » - Thomas Watson, président d'IBM, 1958.

 

Aujourd’hui, nous avons beau jeu de sourire à ces assertions en dehors du contexte de l’époque. Mais sommes-nous si sûr que nous n’aurions pas parlé ou agi autrement en l’état des connaissances au moment des faits ?  

Par Dicarno
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires - Recommander

Présentation

Créer un Blog

Recherche

Calendrier

Novembre 2009
L M M J V S D
            1
2 3 4 5 6 7 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30            
<< < > >>
 
Créer un blog sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus