L'impasse financière

Publié le par Dicarno

L’impasse financière

 

 

La plupart des gens sont convaincus que le pire de la « crise des subprimes » est derrière nous et que les choses reviennent doucement à la normale. Cependant, dans leur optimisme béat, ils n’ont pas vraiment pris conscience de l’ampleur des dégâts. Pourtant, l’ensemble de la communauté financière ne cesse d’avouer (certes à demi mots) qu’elle est dans l’incapacité d’évaluer le niveau des pertes dont l’origine se situe au niveau des titres adossés à des actifs américains (Asset Backed Securities et Mortgage Backed Securities). Tous ceux qui ont souhaité en apprendre davantage sur le sujet ont entendu dire qu’il s’agissait avant tout d’une crise concernant le défaut de paiement des emprunteurs subprimes. En revanche, parmi tout ceux que je connais, peu ont réussi à comprendre que le problème des hypothèques sur le résidentiel américain a formé la première vague d’un tsunami financier.

 

Récemment, dans l’état de l’Ohio, il s’est produit un évènement qui est passé quasi inaperçu en France. Pourtant ce jugement va faire jurisprudence. Un juge fédéral, C.A. Boyko dans le district de la cour fédérale de Cleveland, a rendu un verdict dans lequel la filiale américaine de la Deutsch Bank n’avait strictement aucun droit pour saisir 14 maisons pour lesquelles les propriétaires étaient en défaut de paiement, sous prétexte qu’elle était dans l’incapacité de fournir les documents attestant qu’elle était propriétaire des hypothèques. Tout ce que les avocats de la Deutsche Bank purent présenter fut un document mentionnant « l’intention de transferts des droits hypothécaires. » Bref, ils ne purent apporter les titres de propriété de l’hypothèque constituant la preuve essentielle dans le droit foncier.

 

Si la Deutsche Bank fut dans l’incapacité de prouver la possession des titres de propriété c’est parce que les banques de Wall Street vivant chichement de la titrisation ont acheté des dizaines de milliers d’hypothèques à de petits établissements financiers régionalement implantés. Puis les banques ont assemblé ces dizaines de milliers d’hypothèques pour en faire des obligations.  Ces titres furent notés AAA par les agences de notation. Enfin les banques ont vendu ces obligations avec profit à toutes sortes d’investisseurs qui pensaient naïvement acheter des titres non risqués dégageant un fort rendement. Les investisseurs n’ont jamais réalisé qu’une partie de leurs titres reposait sur un gisement de crédits dont la qualité était plus que douteuse.

 

Les bénéfices engrangés depuis 1998 par les grandes banques d’affaires furent tellement exorbitant qu’elles évitèrent soigneusement d’expliquer quels pouvaient être les modèles de risques utilisés par les professionnels de la titrisation. D’ailleurs ce ne fut surement pas Standard & Poor’s, Moody’s ou fitch, les trois grandes sociétés de notation d’entreprises qui allaient s’y intéresser puisque le conflit d’intérêt était trop grand. Cette omerta a subitement était dévoilée lorsque en août dernier les grandes banques ont toutes publié les unes après les autres des rapports liés aux désastres sur les pertes des subprimes.

 

La décision rendue par le tribunal fédéral de l’Ohio fut un véritable cataclysme dans le landernau financier. En fait, il s’agissait ni plus ni moins que de l’évaporation immédiate de la garantie des banques, à travers l’hypothèque des biens immobiliers, sur les prêts qu’elles accordaient inconsidérément à des gens qui n’en avaient pas les moyens. Comment cela fut-il possible ? En fait, en raison de l’inextricable dispersion des titres de propriétés à travers l’histoire des échanges de l’obligation titrisée, personne n’est en mesure de déterminer avec exactitude qui détient réellement le titre de propriété des hypothèques. Au regard des milliers de milliards de dollars de dettes hypothécaires en circulation, autant chercher une aiguille dans des dizaines de bottes de foin.

 

Le juge Fédéral de l’Ohio avait exigé de la Deutsche Bank qu’elle apporte la preuve qu’elle était propriétaire des hypothèques. La Deutsche Bank avait bâti sa défense sur le fait qu’il était de notoriété publique que les banques réalisaient des saisies depuis des années et sans que cela pose de problème à quiconque. Mais le juge rétorqua que « ce n’est pas parce que les banques semblent avoir adopté cette façon d'agir depuis si longtemps sans être importunées que cette pratique avait force de loi.» Comme on peut s’y attendre, la Deutsche Bank refusa de commenter le verdict et d’en faire la publicité.Cependant, la nouvelle s’est répandue à travers tous les Etats-Unis en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire parmi les centaines de milliers de propriétaires pris à la gorge par la hausse des taux d’intérêts à un moment où l'économie américaine semble s'enfoncer inexorablement dans la récession.

 

La bulle immobilière aux Etats-Unis qui s’est mise en place vers 2001-2002 après que le président du conseil des gouverneurs de la Réserve Fédérale, Alan Greenspan, a enclenché la plus agressive série de réductions des taux d'intérêt de toute l'histoire de la banque centrale des Etats-Unis. Greenspan manifesta clairement son intention de remplacer la bulle Internet par celle des prêts hypothécaires afin de soutenir, à travers la consommation, la croissance du PIB. Au moment même où les Etats-Unis déclarèrent la guerre au terrorisme, Greenspan soutint que c'était le seul moyen d'éviter que l'économie US entre dans une profonde récession. La guerre n’a pas seulement besoin de chère fraîche, il lui faut aussi des capitaux. Rétrospectivement, une récession en 2002 aurait été beaucoup moins douloureuse que celle à laquelle les Etats-Unis, et a fortiori le monde, vont être confrontés.

 

La dernière phase de toute bulle spéculative est toujours identique. Cela fini toujours de la même manière. Il suffit pour cela de se reporter aux très nombreux exemples de l’histoire financière. Au cours des deux dernières années avant l’éclatement de la bulle immobilière, les banques régionales étaient fermement convaincues qu'elles pouvaient revendre les prêts hypothécaires à une maison financière de Wall Street afin qu'elles les segmentent tout en les entremêlant avec des milliers d'autres prêts hypothécaires de bonne et de mauvaise qualité pour finalement les revendre sous la forme de titres adossés à des créances hypothécaires. Face aux profits générés et aux promesses de gains, chaque acteur est devenu de plus en plus téméraires. Les prêteurs furent de moins en moins regardant sur la solvabilité des futurs propriétaires. Les prêteurs ne prenaient même pas la peine de s’assurer si le candidat à l’acquisition d’un bien immobilier avait un emploi ! D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il fait puisque le prêt était systématiquement revendu à quelqu’un qui ne vérifiait pas la marchandise. Et d’ailleurs ce quelqu’un qui ne vérifiait pas la marchandise, pourquoi l’aurait-il fait puisque lui-même s’empresser de le fourguer à quelqu’un d’autre qui n’avait lui-même aucun intérêt à vérifier la marchandise ? La fraude sur les dossiers des emprunteurs pu se développer à grande échelle à un moment où le défaut de remboursement des emprunteurs était historiquement bas.

 

La plupart des contrats hypothécaires à taux variable vendus aux emprunteurs « subprimes » ont été conclut en 2005 et 2006, c'est-à-dire au cours de l’ultime phase du développement de la bulle immobilière. En raison du différé de deux ans dans l’exécution des clauses des contrats hypothécaires à taux variables, l’année 2007 fut marquée par l’explosion du nombre de défaut de remboursement des prêts hypothécaires. L’année 2008 s’annonce tout aussi noire. Une nouvelle vague de défaut de paiement va survenir. Entre décembre 2007 et le 1er juillet 2008, plus de 690 milliards de dollars en prêts hypothécaires feront face à une augmentation des taux d'intérêt. Face à l’inévitable hausse de la mensualité, des centaines de milliers de propriétaires qui n’avaient pas les moyens de s’acheter un bien immobilier seront obligés d'utiliser le dernier recours de tout propriétaire c'est-à-dire qu'ils devront cesser de faire les versements hypothécaires.

 

Or, c’est ici que la décision du tribunal de l'Ohio prend toute son importance. En effet, cette décision nous donne la garantie que la prochaine phase de la crise hypothécaire US aura la dimension d'un tsunami financier. Si le jugement de cette cause de la Deutsche Bank dans l'État de l'Ohio est maintenu par la Cour Suprême des États-Unis, des millions de foyers en défaut de paiement ne pourront être saisi par les banques afin de les revendre. Parmi les 690 milliards de dollars d’intérêts sur les prêts hypothécaires à taux variables que les établissements financiers doivent percevoir, ils ne sont, majoritairement, pas répertoriés dans la catégorie des « subprimes » mais dans celle des « primes » c'est-à-dire la catégorie supérieure.

 

Selon la « First Americain Loan Performance, » il y a un total de 1 400 milliards de dollars uniquement en intérêt lié à des hypothèques à taux variable. Une récente étude a permis d'établir que ceux qui ont emprunté sur des hypothèques à taux variable vont connaître une augmentation des taux d'intérêt dans les prochain 9 mois. Et alors, plus de 325 milliards de dollars de prêts ne pourront rencontrer leurs mensualités et rendront techniquement un million de propriétaires en défaut de paiement. Mais si les banques sont dans l'impossibilité de saisir les maisons pour compenser le rendement négatif des prêts hypothécaires, le système bancaires des États-Unis et tout un tronçon du système bancaire mondial fera face à une impasse financière tellement grande qu'en comparaison, la Grande Dépression des années 1930 nous semblera n'avoir été qu'une « peccadille ».

 

 

 

 

Publié dans Histoire économique

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trip 14/04/2008 05:44

bonjour, n'est ce pas la transcription d'un article de F. William Engdahl?