Chapitre 11 : Les mécanismes de la propagande

Publié le par Dicarno

LES MÉCANISMES DE LA PROPAGANDE.

Pour transmettre leurs messages de propagande au public, les spécialistes du plaidoyer pro domo ont le choix entre toute une panoplie de moyens qui, aujourd'hui, permettent à chacun d'entre nous de transmettre ses idées à d'autres. Il n'est pas de mode de communication humaine qui ne puisse aussi servir à la propagande, étant entendu que celle-ci vise simplement à faciliter la compréhension réciproque entre un individu et un groupe.

Le propagandiste sait en revanche que la valeur relative des divers instruments à sa disposition est tout sauf constante, de même que leur action sur les masses. Pour assurer à son message le plus grand retentissement possible, il doit tirer parti de ces fluctuations de valeur à l'instant où elles se produisent. Il y a cinquante ans, l'instrument par excellence de la propagande était le rassemblement public. À l'heure actuelle, il n'attire guère qu'une poignée de gens, à moins que le programme ne comporte des attractions extraordinaires. L'automobile incite nos compatriotes à sortir de chez eux, la radio les y retient, les deux ou trois éditions successives des quotidiens leur livrent les nouvelles au bureau, dans le métro, et surtout ils sont las des rassemblements bruyants.

Il existe, pour les remplacer, une infinité de moyens de communication, nouveaux pour certains et pour d'autres plus anciens, mais qui ont tellement changé qu'ils en deviennent modernes. Le journal, bien sûr, reste un outil idéal pour la transmission des points de vue et des idées, en d'autres termes pour la propagande.

Il n'y a pas si longtemps, les rédacteurs de presse s'offusquaient de ce qu'ils appelaient « l'utilisation des colonnes des journaux à des fins de propagande ». D'aucuns se disaient prêts à éliminer un bon papier qu'ils auraient soupçonné de servir des intérêts particuliers. Cette façon de voir a encore ses partisans. Aujourd'hui, les directeurs de rédaction estiment cependant que la valeur informative des articles qui leur sont soumis est le premier critère sur lequel fonder la décision de les publier. Il n'est ni dans les attributions ni de la responsabilité d'un journal de garantir que rien de ce qu'il publie ne sert les intérêts de qui que ce soit. On aurait d'ailleurs du mal à dénicher dans n'importe quel quotidien un paragraphe totalement neutre, ne pouvant profiter ou nuire à personne. Telle est la dure loi de l'actualité. Le journal a en revanche la responsabilité de vérifier, premièrement, que les nouvelles qu'il publie sont exactes et, deuxièmement (puisqu'il faut bien opérer un tri entre toutes celles qui lui parviennent chaque jour), que des groupes très larges de lecteurs les trouvent intéressantes et importantes.

Le journal affirme sa personnalité dans la page éditoriale, où faits et événements sont commentés dans la perspective particulière qui le distingue. C'est dans les pages d'actualité que le journal américain typique de notre époque s'efforce de retracer les événements et les propos marquants du jour, compte tenu bien sûr de leur intérêt.

Il ne se pose pas la question de savoir si telle information est ou non de la propagande. L'important est qu'elle soit d'actualité. En principe, le rédacteur en chef a toute latitude pour sélectionner les informations. Celles qui paraissent dans le New York Times, pour citer un modèle du genre, ont été retenues en raison, exclusivement, de l'intérêt qu'elles présentent pour le public. Les rédacteurs de ce quotidien appliquent ce critère en toute indépendance. Ils n'exercent aucune censure. Ils ne cèdent pas à des pressions extérieures et n'agissent pas par opportunisme. Tous les rédacteurs consciencieux savent qu'ils ont à l'égard du public une obligation d'information. En s'en acquittant, ils font l'actualité.

Le conseiller en relations publiques qui parvient à insuffler la vie à une idée lui permet de prendre place dans l'air du temps et de recevoir l'attention qu'elle mérite. Il n'est sûrement pas coupable d'avoir « contaminé l'information à sa source ». Il a créé un des événements du moment, un fait qui doit rivaliser avec tous ceux portés à la connaissance du service de la rédaction. À vrai dire, les événements qu'il crée présentent souvent une pertinence particulière pour les lecteurs d'un journal donné, et il arrive aussi qu'il les crée en fonction de ce public.

Si l'on est d'accord pour penser que ce qui marque notre époque, ce sont, pêle-mêle, des causeries radiophoniques transatlantiques réglées par des compagnies de téléphone commerciales, des inventions qui vont rapporter gros à ceux qui les commercialiseront, les automobiles révolutionnaires produites par Henry Ford, alors force est de convenir qu'il s'agit bien là d'actualité. Autrement dit, le flot de propagande qui submerge paraît-il les journaux du pays peut finir à la corbeille à papiers sur simple décision du rédacteur en chef.

À cet égard, il serait bon que les informations présentées au rédacteur en chef portent clairement la mention de leur source et que les faits soient relatés avec exactitude.

Du point de vue du propagandiste, la presse périodique et la presse quotidienne n'ont pas grand-chose en commun. À la différence des journaux, les magazines ne sont pas tenus de rendre compte de l'actualité. Leurs rédacteurs choisissent les articles à tête reposée, en fonction d'une politique définie une fois pour toutes. Un magazine n'est pas tant un organe d'opinion publique, à l'instar des journaux, qu'un organe de propagande : il fait de la propagande pour une idée ou une occupation particulière, pour les soins du ménage, pour les vêtements chics ou pour la décoration de la maison, pour le dénigrement de l'opinion publique, pour l'édification du peuple, pour le libéralisme ou pour les loisirs. L'un se propose de vendre la santé ; tel autre, les jardins anglais. Celui-là est spécialisé dans l'habillement masculin et celui-ci dans la philosophie nietzschéenne.

Le conseiller en relations publiques peut jouer un rôle important dans tous les domaines de spécialisation de la presse périodique. Il est en effet en mesure de défendre les intérêts de ses clients en suscitant des événements propres à appuyer leur propagande. Une banque qui souhaite mettre en lumière les services offerts à sa clientèle féminine s'entendra avec un grand magazine féminin pour lui fournir une série d'articles et de conseils en investissement rédigés par la responsable de ce secteur. De son côté, le magazine féminin exploitera ces informations originales pour renforcer son prestige et son audience.

Les conférences n'ont plus tout à fait le même pouvoir de persuasion que jadis, et leur valeur s'est réduite à celle, toute symbolique, d'un cérémonial. La seule chose qui compte, pour les objectifs visés par la propagande, est qu'elles aient lieu. Peu importe que cinq cents personnes ou dix fois moins soient venues écouter le professeur Untel à propos d'une invention extraordinaire ; si son exposé le mérite, il passera à la radio, les journaux s'en feront l'écho, et tout cela incitera les gens à en parler. La vraie valeur de la conférence, du point de vue de la propagande, réside dans son éventuel retentissement sur le grand public.

Bien que la radio soit à l'heure actuelle un des outils dont le propagandiste se sert le plus, l'avenir de ce moyen de communication est incertain.

Il a tout pour concurrencer la presse écrite dans le domaine de la publicité. Sa capacité à toucher simultanément des millions de personnes séduit bien sûr les publicistes. Et comme, en règle générale, ces derniers ont des budgets limités, l'argent qu'ils dépensent à la radio est un manque à gagner pour les journaux.

Les rédacteurs de la presse écrite ont-ils vraiment pris la mesure du phénomène ? Il aura fatalement des répercussions sur le journalisme et l'édition, en Amérique. La presse écrite est obligée de reconnaître la puissance publicitaire des firmes qui fabriquent des appareils de radio, comme celle des magasins, grands ou petits, qui les vendent ; les pages d'actualité et les chroniques des journaux accordent à la radio une importance relative à l'attention croissante que lui porte le public. En même temps, certains titres de presse ont acheté des stations de radio, et grâce aux installations dont ils les ont équipées ils diffusent des informations ou des émissions distrayantes par la voie des ondes.

Il n'est pas exclu qu'à l'avenir des groupes de presse vendent des espaces publicitaires aussi bien sur les ondes que dans les pages de leurs journaux. Ces groupes de presse signeront probablement des contrats avec des publicistes souhaitant assurer la circulation de leurs annonces par l'imprimé et la radio. Il existe déjà des services de presse qui vendent des espaces publicitaires sous ces deux formes, mais en les traitant comme deux secteurs bien distincts.

Des groupes puissants de tous ordres, aussi bien politiques que raciaux, confessionnels, économiques ou professionnels, manœuvrent pour prendre le contrôle des stations de radio et faire de la propagande pour leurs thèses. Faut-il que l'Amérique adopte la réglementation en vigueur en Angleterre, pays où ce ne sont pas les annonceurs qui paient, mais les auditeurs ? Est-ce seulement envisageable ?

Que le système actuel change, et le publiciste comme le propagandiste devront nécessairement s'adapter. Qu'à l'avenir la publicité radiophonique soit vendue au grand jour pour ce qu'elle est, ou que la diffusion de son message au public se fasse sous la forme d'émissions divertissantes, d'informations d'actualité ou de programmes spécialement adressés à des groupes bien précis, de toute façon le propagandiste doit s'attendre à ce que les choses changent, et se préparer en conséquence.

Dans notre monde contemporain, le cinéma est à son insu la courroie de transmission la plus efficace de la propagande. Il n'a pas son pareil pour propager idées et opinions.

Le cinéma a le pouvoir d'uniformiser les pensées et les habitudes de vie de toute la nation. Les films étant conçus pour répondre aux demandes du marché, ils reflètent, soulignent, voire exagèrent les grandes tendances populaires, au lieu de stimuler l'apparition de nouvelles manières de voir et de penser. Le cinéma ne sert que les idées et les faits à la mode. Tandis que le journal a pour vocation d'informer, le cinéma a pour vocation de distraire.

La personnalité des dirigeants est un autre instrument de choix de la propagande. La tactique qui consiste à exploiter les traits de personnalité aurait-elle été poussée trop loin ? Il y a lieu de le craindre, au vu des photographies montrant le président Coolidge en grand attirail de chef indien au milieu de guerriers peau-rouge bon teint – images qui marquent le point culminant de vacances abondamment commentées dans la presse. Un personnage public peut devenir absurde si l'on utilise à contretemps le mécanisme qui a contribué à lui donner son ascendant.

La mise en valeur des traits de personnalité continuera cependant de faire partie des attributions du conseiller en relations publiques. L'opinion exige instinctivement que les chefs d'entreprise ou de parti soient les vivants symboles des groupes qu'ils dirigent.

Le bruit court qu'un grand financier se serait séparé d'un de ses associés parce que ce dernier venait de divorcer. « Mais enfin, protesta l'associé, en quoi ma vie privée regarde-t-elle la banque ?

Si tu n'es pas capable de remettre ta femme à sa place,– s'entendit-il répondre, les gens ne vont sûrement pas croire que tu sauras placer leur argent. »

Le propagandiste doit traiter la personnalité comme n'importe quel autre fait objectif de sa compétence.

Selon les cas, une personnalité crée une situation (comme Lindbergh a créé le rapprochement des États-Unis et du Mexique), ou bien les circonstances créent une personnalité (comme la guerre de Cuba a créé la figure politique de Rooseveltnote), mais il est souvent difficile de savoir quel est le facteur déterminant. Une fois qu'un personnage public a défini les buts qu'il voulait atteindre, il doit se considérer objectivement et présenter une image de lui-même conforme à son tempérament et à ses ambitions.

Il existe bien d'autres voies d'approche pour toucher l'opinion ; certaines sont connues depuis longtemps, d'autres, comme la télévision, sont encore des nouveautés, et il n'est pas dans mon propos de les examiner chacune séparément. La diffusion d'informations scientifiques peut éventuellement passer par l'école. Le fait qu'une entreprise en bénéficie parce que cela contribue à éclairer la nature de ses activités ne condamne pas en soi ce mode de dissémination de l'information, pourvu que celle ainsi traitée ait toute sa place dans les programmes d'étude. Imaginons une boulangerie industrielle qui proposerait à une école des tableaux et des graphiques décomposant le processus de fabrication du pain ; si les explications sont exactes et claires, cette propagande n'a rien de répréhensible, étant entendu que les autorités scolaires auront soigneusement soupesé les qualités pédagogiques de ces documents avant de les accepter.

Il est possible, aujourd'hui, de lancer un nouveau produit en projetant au public le film d'un défilé organisé à des milliers de kilomètres. Le fabricant d'un nouveau modèle d'avion peut, grâce à la radio et à la télévision, apparaître en personne dans des millions de foyers pour présenter son appareil. Ceux qui souhaitent que leurs messages soient transmis le plus efficacement possible à l'opinion doivent se tenir au courant de l'évolution des outils de la propagande.

À n'en pas douter, le grand public prend conscience des méthodes utilisées pour modeler ses opinions et ses comportements. Mieux informé de son propre fonctionnement, il se montrera d'autant plus réceptif à des annonces raisonnables allant dans le sens de ses intérêts. Aussi subtil ou cynique qu'il devienne à l'égard des procédés publicitaires, il aura toujours besoin de se nourrir et envie de se distraire, il continuera à rêver de beauté, à répondre à l'autorité.

S'il formule plus intelligemment ses demandes commerciales, les entreprises satisferont ses nouvelles exigences. S'il se lasse des vieilles méthodes appliquées pour le persuader d'adopter une idée ou un produit, les leaders s'adresseront à lui de façon plus intelligente.

La propagande ne cessera jamais d'exister. Les esprits intelligents doivent comprendre qu'elle leur offre l'outil moderne dont ils doivent se saisir à des fins productives, pour créer de l'ordre à partir du chaos.

 

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