Vendredi 29 février 2008
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Par Dicarno
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Mardi 19 février 2008

Les subprimes pour les nuls

 

 

Le client subprime chez son courtier :

 

- Bonjour Monsieur, je vous en prie asseyez-vous. Que puis-je pour vous ?

- Je voudrais acheter une maison mais je n’ai pas d’apport et je n’ai pas les moyens de payer les mensualités. Pouvez-vous m’aider ?

- Bien sur ! Comme la valeur des maisons ne fait que monter, il n’est pas nécessaire d’avoir un apport. En plus, nous pouvons vous donner un taux d’intérêt vraiment bas. Nous les augmenteront plus tard. Vous verrez, y’a pas de lézard ?

- Vraiment ? Bon alors pas de problème. Hummmh. Il y a autre chose … Mon employeur est un vrai nul et il se pourrait qu’il ne m’ai pas donné de contrat de travail. Ca vous pose un problème ?

- Ha ha ha. Meuh non. Nous pouvons vous obtenir une déclaration bi.don  et vous pourrez y inscrire votre propre emploi et même votre salaire.

- Vous êtes géniaux. Ca fait vraiment plaisir de faire affaire avec des gens comme vous.

- En fait, ce n’est pas nous qui vous prêtons l’argent - une banque le fera – et nous ne faisons pas vraiment attention aux remboursements du prêt. Alors OK ?

- C’est le rêve. Et bien allons-y.

 

Quelques semaines plus tard, à la Fisrt Bank :

 

- Je ferais mieux de me débarrasser de tous ces contrats hypothécaires. A force de traîner dans ma poubelle, ils commencent à embaumer mon bureau. Je serai vraiment reconnaissant envers les gars sympas de New York qui les achèteront pour faire de la performance dans leurs portefeuilles magiques. Tiens, je vais tout de suite les appeler.

 

Voyons maintenant ce que font les gars sympas de New York :

 

- Pffff ! Nous ferions mieux fait de nous débarrasser de ces pu.tains de contrats hypothécaires avant qu’ils attirent les mouches.

- Mais, patron, qui va vouloir acheter ces da.ubes ?

- Réfléchissons un peu. Et si nous créons un titre obligataire et que nous utilisons ces d.aubes de contrats hypothécaires comme garantie ? On pourrait appeler ça CDO ? Comme ça nous pourrons vendre ces obligations à des investisseurs et nous paieront les coupons avec les intérêts des hypothèques. Qu’en pensez-vous ?

- Mais on ne fait pas un cheval de course avec un bou.rrin

- Evidemment. Pris individuellement, ces contrats sont de belles da.ubes ; mais si on les regroupe alors ils deviendront plus présentables. Et vu que les prix des maisons montent toujours, nous n’avons pas beaucoup d’inquiétudes à avoir.

- Je reste circonspect.

- Les nouvelles obligations marcheront comme ça : elles seront fabriquées à partir de trois niveaux (ou tranches) que nous appellerons les « bonnes », les « moins bonnes » et les « po.urries ». Si certains des contrats hypothécaires venaient à faillir, alors nous paierons les intérêts en priorité à la « bonne » tranche, puis à la « moins bonne » en deuxième et à la « po.urrie » en dernier.

- Je commence à piger. Et comme ceux qui ont investi dans la « bonne » tranche ont pris moins de risques alors nous leur donnerons un intérêt plus faible, n’est ce pas ? Ceux qui ont pris le plus de risques recevront un intérêt plus élevé.

- Exactement. Mais attendez, on peut encore mieux faire. Nous allons acheter des titres très sûre pour les mettre dans la « bonne » tranche. Comme ça, les agences de notation donneront à la tranche la moins risquée un triple A au lieu d’un simple A.

- Génial.

- Rêvons un peu, il se pourrait qu’ils donnent à la tranche « moins bonne » un triple B au lieu d’un B. Par contre, pour la tranche « po.urrie », il n’y a absolument aucun espoir. Ce n’est même pas la peine de demander une note vu qu’elle sera forcément négative. 

- Vous êtes un génie boss.

- Oui je sais.

- Mais à qui allons nous vendre ces tranches ?

- Les tro.uduc de la SEC ne vont pas nous laisser vendre cette d.aube aux veuves et aux orphelins. Je pense plutôt viser les zinzins.

- Comme qui ?

- Comme les compagnies d’assurances, les banques, les petites villes de Norvège, le conseil d’administration de l’université du Kansas. Bref, à tous ceux qui recherchent une forte sécurité dans leurs investissements.

- Oui mais personne ne va vouloir acheter les tanches « po.urries ».

- C’est vrai que personne ne sera assez stupide. Bon, nous allons les garder pour nous-mêmes et comme ça nous bénéficierons d’un joli taux d’intérêt.

- C’est grandiose, mais ce n’est pas en utilisant les contrats hypothécaires comme garantie à de nouveaux titres obligataires que nous allons vraiment nous en débarrasser. Sur le plan comptable, ne devons-nous pas les inscrire sur nos comptes ?

- Non, bien sur que non. Les mecs qui ont écrits les règles comptables nous autorisent à créer une société écran aux Iles Caïman pour y transférer la propriété. La da.ube va être inscrit sur le bilan de cette coquille vide, pas sur le notre. Pour masquer ce tour de passe-passe, nous allons donner le nom fantaisiste de SVP (Special Purpose Vehicle).

- C’est génial, mais pourquoi nous laisseraient-ils faire ça ?

- Nous avons convaincus les autorités qu’il était d’une importance vitale pour la santé du système financier des Etats-Unis que les investisseurs ne sachent rien sur ces transactions complexes et ce qu’il y a derrière.

 

Allons voir comment ça se passe chez régulateurs :

 

- Monsieur, en tant qu’investisseur et citoyen responsable, je vous demande de réformer nos institutions financières  pour y établir la plus grande transparence et la plus grande franchise dans les rapports financiers.

- Vous pouvez compter sur moi.

 

Chez le fond de pension du village norvégien :

 

- Allo la First Bank ?

- Oui, bonjour.

- Salut, nous n’avons pas reçu notre intérêt mensuel.

- Ouais, ça tombe bien que tu appelle mais ce qui se passe ici est complètement di.ngue. Il semble que les trouducs qui ont souscrit dans les contrats hypothécaires qui financent les intérêts de votre CDO ne sont pas capable de régler leurs dettes.

- Hey. Attendez une minute. Nous avons acheté les «  bonnes » tranches triple A du CDO. Vous savez, les plus sûres. Nous sommes supposés être les premiers à être payés.

- Malheureusement le remboursement des prêts est beaucoup plus difficile que nous le pensons et il y a très peu de cash qui entre. Franchement, je vous assure que nous sommes aussi déçus que vous.

- Oui mais vous m’aviez dit que les prix des maisons montaient toujours et que vos emprunteurs pouvaient toujours refinancer leurs hypothèques.

- C’était une mauvaise prévision. Nous avons me.rdé. Désolé

- Et le triple AAA des agences de notation ?

- Ils ont m.erdé aussi.

- Mais cette obligation était garantie. Et les assureurs qu’est ce qu’ils font ?

- Ils n’ont pas suffisamment d’argent de côté pour couvrir ce bo.rdel. Ils ont m.erdé.

- Bien. C’est super et que suis-je supposé dire à mes villageois ?

- Dis leur que tu as m.erdé.

 

Par Dicarno - Publié dans : Histoire économique
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Vendredi 15 février 2008

COURS DE LANGUE DE BOIS

 

Commencez par la case en haut à gauche, puis enchaînez avec n’importe quelle case en colonne 2, puis avec n’importe laquelle en 3, puis n’importe laquelle en 4 et revenez ensuite où bon vous semble en colonne 1 pour enchaîner au hasard

 

Mais surtout, n’oubliez pas d’y mettre l’intonation et la force de conviction…

 

 

1

2

3

4

Mesdames, messieurs,

la conjoncture actuelle

doit s’intégrer à la finalisation globale

d’un processus allant vers plus d’égalité.

Je reste fondamentalement persuadé que

la situation d’exclusion que certains d’entre vous connaissent

oblige à la prise en compte encore plus effective

d’un avenir s’orientant vers plus de progrès et plus de justice.

Dès lors, sachez que je me battrai pour faire admettre que

l’acuité des problèmes de la vie quotidienne

interpelle le citoyen que je suis et nous oblige tous à aller de l’avant dans la voie

d’une restructuration dans laquelle chacun pourra enfin retrouver sa dignité.

Par ailleurs, c’est en toute connaissance de cause que je peux affirmer aujourd’hui que

la volonté farouche de sortir notre pays de la crise

a pour conséquence obligatoire l’urgente nécessité

d’une valorisation sans concession de nos caractères spécifiques.

Je tiens à vous dire ici ma détermination sans faille pour clamer haut et fort que

l’effort prioritaire en faveur du statut précaire des exclus

conforte mon désir incontestable d’aller dans le sens

d’un plan correspondant véritablement aux exigences légitimes de chacun.

J’ai depuis longtemps (ai-je besoin de vous le rappeler ?), défendu l’idée que

le particularisme dû à notre histoire unique

doit nous amener au choix réellement impératif

de solutions rapides correspondant aux grands axes sociaux prioritaires.

Et c’est en toute conscience que je déclare avec conviction que

l’aspiration plus que légitime de chacun au progrès social

doit prendre en compte les préoccupations de la population de base dans l’élaboration

d’un programme plus humain, plus fraternel et plus juste.

Et ce n’est certainement pas vous, mes chers compatriotes, qui me contredirez si je vous dis que

la nécessité de répondre à votre inquiétude journalière, que vous soyez jeunes ou âgés,

entraîne une mission somme toute des plus exaltantes pour moi : l’élaboration

d’un projet porteur de véritables espoirs, notamment pour les plus démunis.

 

Par Dicarno
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Jeudi 31 janvier 2008

Haro sur les politiques inflationnistes

 

 

Souvenez-vous. Le véritable bug de l’an 2000, à savoir le fiasco boursier de la nouvelle économie en 2000 suivi par la récession du 1er semestre 2001 puis des attentats du 11 septembre ont amené l’ancien gourou de la Fed, le dénommé Alan Greenspan, à réduire le prix de l’argent à un plancher historique. A l’époque, peu de voix se sont élevées pour dénoncer les visant à relancer l’économie par la dépense et l’endettement. Les tenants de la politique interventionniste, les keynésiens, tout comme les monétaristes de l’école de Chicago ont applaudi à tout rompre, même si ce fut pour des raisons différentes, les actions du président de la Fed. Il faut dire que Greenspan était devenu un Dieu qui, du haut de son piédestal, distillé à travers quelques paroles énigmatiques dont lui-même ne comprenait pas très bien la teneur, le nouveau dogme économique. Je le répète, quasiment tout le monde préconisait l’augmentation de la masse monétaire comme solution au soutien de la croissance économique.

 

Pourtant, quelque soit sa formation ou son éducation, tout le monde est en mesure de comprendre qu’une politique inflationniste n’est rien de moins qu’une vaste escroquerie, un vol organisé de l’ensemble des citoyens. Créer de la monnaie à partir de rien conduit mécaniquement à l’inflation des prix puisque la masse d’argent à dépenser augmente plus vite que la quantité de biens et services à acheter. Dés lors, l’argent déjà en circulation va se diluer dans la masse et donc, se déprécier, si bien qu’il faudra toujours plus d’argent pour acheter la même chose. Evidemment personne n’a expliqué aux masses populaires qu’il faudra travailler plus pour gagner plus pour acheter la même chose. Ce slogan n’était pas très vendeur et les gens auraient tout de suite flairé l’entourloupe. Non, au lieu de ça, d’autres explications furent avancées comme la peur de la spirale déflationniste, c'est-à-dire, comme ce fut le cas après le krach de 1929, une chute des prix qui généra la Grande Dépression.

 

Sous prétexte d’éviter le spectre d’une forte récession le gotha de l’économie a convenu un peu rapidement qu’il fallait soutenir la croissance économique par la consommation,. Ainsi, les banques centrales ont obtenu le droit d’injecter suffisamment de liquidités dans l’édifice économique sans que personne n’y trouve rien à redire. Cependant, il s’avéra, au fil du temps, que ce soutien artificiel de l’économie a été un mauvais calcul puisque finalement le problème a été repoussé. Le taux d’épargne des ménages américains étant devenu négatif, il apparaît que l’endettement et a fortiori le surendettement ne pouvaient durer éternellement. En baissant radicalement les taux d’intérêts, Greenspan a favorisé les conditions d’une croissance économique reposant essentiellement (à 75 % !) sur l’endettement des ménages. La bulle immobilière a succédé à la bulle internet. Or, si l’éclatement de la bulle internet a eu un effet relativement limité aux seuls marchés financiers et à ceux qui y ont placé leur patrimoine, en revanche l’éclatement de la bulle immobilière va toucher sans discernement l’ensemble de la population.

 

Il va falloir admettre que la récession constitue le processus de liquidation normal qui suit tout boom artificiel. Il ne peut en aller autrement. Avec sa politique d’expansion monétaire la Fed a tenté, et tente toujours d’ailleurs, d’étouffer la récession ; mais en fait, la seule chose qu’elle parvient à faire c’est de retarder l’échéance de la liquidation. Lorsque Bernanke baisse les taux pour sauver les marchés financiers d’une sévère débâcle, il ne fait rien d’autre que d’appliquer une pommade contenant les ingrédients qui ont provoqué l’allergie. L’économie a subi une crise de surliquidité mais « Hélicoptère Ben » a décidé d’embrayer sur un nouveau cycle inflationniste qui évidemment ne pourra pas durer bien longtemps. Les taux réels sont devenus négatifs ce qui forcément va encore encourager les ménages à consommer et donc à ne pas épargner. Au final, le niveau général d’endettement des ménages devrait encore s’alourdir. La planche à billet tourne à un rythme toujours plus effréné. Combien de temps cela va-t-il encore durer ?

Par Dicarno - Publié dans : Banque centrale
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Mardi 4 décembre 2007

Le propre d’une économie de bulle est l’excès de liquidité en circulation qui se déplace continuellement d’un actif à l’autre. Voici, chronologiquement les bulles spéculatives que j’ai pu recenser depuis 1987 (liste ouverte non exhaustive) :

 

- Krachs obligataires et actions en 1987

- Eclatement de la bulle immobilière en 1990-1991

- Crise du peso au Mexique en 1994

- crise monétaire du sud-est asiatique en 1997-1998

- crise du rouble en Russie en 1998

- krachs des actions internet et des TMT en 2000

- formation d’une bulle obligataire depuis 2000

- formation d’une bulle immobilière résidentielle depuis 2000

- crise monétaire en Argentine en 2001-2002

- formation d’une bulle sur l’énergie, les matières premières et les métaux (depuis 2003)

- formation d’une bulle sur les marchés actions des pays émergents (depuis 2004)

- début du dégonflement de la bulle obligataire (2005)

- formation d’une bulle le marché de l’art (depuis 2005)

- début du dégonflement de la bulle immobilière résidentielle américaine (depuis 2006)

-  crise du subprime (février 2007)

-  crise du crédit lié à la contagion du subprime sur les autres segments du crédit (août 2007)

 

Le monde n’a jamais produit autant de richesses. Quel que soit l’endroit où l’on pose le regard, nous pouvons constater un accroissement des volumes d’échange de marchandises. Les gains de productivité font que les entreprises regorgent de cash. Les profits générés n’ont jamais été aussi importants et les dividendes distribués aux actionnaires aussi généreux. Le volume des fusions-acquisitions ont explosé. Tout ceci est une conséquence des conditions de crédits « accommodants » comme disent les gouverneurs des banques centrales. La masse des liquidités doit être constamment employée. Pour ceux qui en douteraient encore, l’argent ne dort jamais. Même si vous ne vous en rendez pas compte, l’argent stocké sur les comptes profite toujours à quelqu’un d’autre. Dans un monde parfait, l’argent serait placé de manière rationnelle sur tous les actifs. Cependant, de temps à autres en fonction des déséquilibres économiques et des divers intérêts des intervenants, ils s’agglomèrent autour d’un actif en particulier. C’est cette subite prise d’intérêt des investisseurs pour un actif qui constitue une bulle spéculative.

 

Quelles sont les conditions à la formation d’une bulle spéculative ? Etant convaincu que la formation d’une bulle spéculative résulte de la conjonction d’un ensemble de facteurs et non d’une cause unique, j’ai cherché à comprendre quels pouvaient être lesdits facteurs. En excluant d’entrée les facteurs macro-économiques toujours sujets à controverses, il s’avère que les facteurs de formation d’une bulle sont in fine relativement constants. Ces facteurs sont les suivants : le sentiment d’euphorie généralisée, l’accroissement de la productivité, la facilité d’accès au crédit, le comportement grégaire. Reprenons chacun de ces éléments.

 

Le sentiment d’euphorie généralisée est la condition première à la formation d’une bulle. Ce climat d’euphorie résulte de la succession de bonnes nouvelles qui peu à peu « détend l’atmosphère » sur les perspectives d’avenir. Ce sentiment que rien ne peut obscurcir le futur devient général lorsque les investisseurs et le grand public peu avisés alimentent le phénomène. Comme le bonheur dissipe la méfiance, on constate un recul de l’aversion aux risques. Ainsi, on peut s’étonner de la réticence des gens à acheter du CAC lorsqu’il s’échangeait autour des 2500, alors qu’ils se bousculent pour l’acquérir autour des 5500, voire plus ! On peut faire exactement la même réflexion avec le marché immobilier en suivant les prix du m² suivant les villes. A Paris dans les années 1990, lorsque le m² se vendait, en moyenne, en dessous des 2000 euros, beaucoup de gens le dédaignaient alors que maintenant, en 2007, il se situe autour des 6000 (voire plus), beaucoup de gens s’empressent de l’acheter !

 

Comme une bulle est un phénomène inflationniste, voire hyper-inflationniste, il provoque un sentiment de richesse qui contribue à perpétuer le sentiment d’allégresse. En interrogeant les acheteurs sur les raisons de leur investissement, on s’aperçoit qu’ils le font en prévision d’une poursuite de la hausse des prix. En conséquence, cela se traduit par une hausse de la demande suscitant de nouvelles anticipations de hausses, et ainsi de suite de sortes que les prophéties de hausses s’auto-réalisent.

 

Le sentiment d’optimisme n’est pas uniquement la conséquence d’un positivisme dénué de toute réalité. Il repose en général sur des fondamentaux solides. En effet, le climat d’euphorie est le résultat d’une part d’une longue phase de croissance et, d’autre part, sur un accroissement de la productivité. Relisez les rapports sur les crises de 1929, de 1987 ou sur celle de 2000. Les Etats-Unis ont connu la plus longue période de croissance élevée de son histoire entre 1991 et 2001. A l’origine de la hausse de la productivité, il y a souvent une innovation technologique majeure. Ce fut le cas au XIXè siècle, avec le chemin de fer ce qui provoqua la « Railway mania » partout en Europe et aux Etats-Unis (résultat des courses, selon Kindelberger : des Krachs en 1844, 1875 et 1881) ; ce fut le cas aussi pour l’électricité (Krach de 1901 et de 1907) ; de la radio et de l’automobile (krach de 1929) ; de l’informatique (krack de 1987) ; d’internet (krach de 2000) …

 

Le resserrement des taux pour lutter contre l’inflation a pris fin en 1987. La baisse des taux a depuis généré progressivement une abondance de liquidité sur les marchés. Les liquidités sont utilisées par les banques qui peuvent ensuite les distribuer soit au financement de l’économie, en prêtant aux entreprises et aux ménages pour l’acquisition de biens de consommations courantes, soit au financement d’actions, d’obligations ou de biens immobiliers. Les facilités du crédit a favorisé la formation de la bulle internet, puis de la bulle obligataire et enfin celle de l’immobilier.

 

A mon sens, le comportement grégaire est le dernier ressort de la formation et surtout de l’entretien d’une bulle spéculative. Je me souviens de la réaction de quelqu’un relatif à une discussion sur une probable future baisse des prix dans l’immobilier. Il m’affirmait « qu’au moins il ne serait pas tout seul à avoir l’infortune de voir le prix de son actif baissé ». Ce discours est typiquement celui d’un individu ayant choisi de préserver sa réputation en suivant les conventions sociales. En effet, quels que soit ses intérêts, il estime que tomber tout seul est plus humiliant que de dégringoler avec les autres car il sait, implicitement, que la chute collective est plus facilement excusée par la société.

 

Je distingue au moins trois formes de comportement moutonnier : celui où l’on copie les autres parce que l’on suppose qu’ils sont mieux informés (d’où l’éternelle adulation des gourous par les bénis oui-oui) ; celui où l’on estime que l’opinion dominante, vraie ou fausse d’ailleurs, détermine les tendances de fonds ; celui où l’on adopte les us et coutumes, les croyances et les normes admises par la majorité.

 

Cependant il ne faut pas croire que le comportement mimétique résulte d’une anomalie. Il s’agit, au contraire, d’un comportement très rationnel. Nous répondons tous à un certain nombre de codes, et l’ensemble de ces codes forment une culture. Par exemple dans l’entreprise pour laquelle je travaille, bien qu’il ne soit pas imposé, le « costard-cravate » est de rigueur du lundi au jeudi, et le vendredi, il est admis d’être en « casual ». J’ai le choix de m’y conformer ou de rejeter cette convention. Après tout je dispose toujours du libre-arbitre ; mais par souci de confort (ou plutôt par faiblesse morale) je vais accepter d’entrer dans le moule afin de ne pas devoir constamment me justifier sur mon attitude désinvolte vis-à-vis de mes pairs qui, soyez en certain, ne manqueront aucune occasion pour « charger le mulet ».

 

Même si tout le monde s’accorde à dire que l’habit ne fait pas le moine, il n’en reste pas moins que le sentiment d’appartenance à un groupe suivant l’apparence reste très présente dans notre société. Par exemple, pour la majeure partie des gens il est tout à fait normal qu’un commercial doit être costumé. Lorsque vous entrez dans une agence bancaire ou une agence immobilière, vous  ne vous attendez pas à être reçu par un individu habillé en tong , short et T-shirt. D’ailleurs, je suis quasiment sûr que vous vous sentirez diminué, outragé, insulté par ce « rigolo». Quant à la société qui emploierait cet individu facétieux, elle serait tout de suite montré du doigt et mise à l’index par la clientèle. Et pourtant, je puis vous assurer, la plupart des commerciaux sont des rigolos travestis en personnes sérieuses.

 

Par Dicarno - Publié dans : Mémoire
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Vendredi 30 novembre 2007

L’impasse financière

 

 

La plupart des gens sont convaincus que le pire de la « crise des subprimes » est derrière nous et que les choses reviennent doucement à la normale. Cependant, dans leur optimisme béat, ils n’ont pas vraiment pris conscience de l’ampleur des dégâts. Pourtant, l’ensemble de la communauté financière ne cesse d’avouer (certes à demi mots) qu’elle est dans l’incapacité d’évaluer le niveau des pertes dont l’origine se situe au niveau des titres adossés à des actifs américains (Asset Backed Securities et Mortgage Backed Securities). Tous ceux qui ont souhaité en apprendre davantage sur le sujet ont entendu dire qu’il s’agissait avant tout d’une crise concernant le défaut de paiement des emprunteurs subprimes. En revanche, parmi tout ceux que je connais, peu ont réussi à comprendre que le problème des hypothèques sur le résidentiel américain a formé la première vague d’un tsunami financier.

 

Récemment, dans l’état de l’Ohio, il s’est produit un évènement qui est passé quasi inaperçu en France. Pourtant ce jugement va faire jurisprudence. Un juge fédéral, C.A. Boyko dans le district de la cour fédérale de Cleveland, a rendu un verdict dans lequel la filiale américaine de la Deutsch Bank n’avait strictement aucun droit pour saisir 14 maisons pour lesquelles les propriétaires étaient en défaut de paiement, sous prétexte qu’elle était dans l’incapacité de fournir les documents attestant qu’elle était propriétaire des hypothèques. Tout ce que les avocats de la Deutsche Bank purent présenter fut un document mentionnant « l’intention de transferts des droits hypothécaires. » Bref, ils ne purent apporter les titres de propriété de l’hypothèque constituant la preuve essentielle dans le droit foncier.

 

Si la Deutsche Bank fut dans l’incapacité de prouver la possession des titres de propriété c’est parce que les banques de Wall Street vivant chichement de la titrisation ont acheté des dizaines de milliers d’hypothèques à de petits établissements financiers régionalement implantés. Puis les banques ont assemblé ces dizaines de milliers d’hypothèques pour en faire des obligations.  Ces titres furent notés AAA par les agences de notation. Enfin les banques ont vendu ces obligations avec profit à toutes sortes d’investisseurs qui pensaient naïvement acheter des titres non risqués dégageant un fort rendement. Les investisseurs n’ont jamais réalisé qu’une partie de leurs titres reposait sur un gisement de crédits dont la qualité était plus que douteuse.

 

Les bénéfices engrangés depuis 1998 par les grandes banques d’affaires furent tellement exorbitant qu’elles évitèrent soigneusement d’expliquer quels pouvaient être les modèles de risques utilisés par les professionnels de la titrisation. D’ailleurs ce ne fut surement pas Standard & Poor’s, Moody’s ou fitch, les trois grandes sociétés de notation d’entreprises qui allaient s’y intéresser puisque le conflit d’intérêt était trop grand. Cette omerta a subitement était dévoilée lorsque en août dernier les grandes banques ont toutes publié les unes après les autres des rapports liés aux désastres sur les pertes des subprimes.

 

La décision rendue par le tribunal fédéral de l’Ohio fut un véritable cataclysme dans le landernau financier. En fait, il s’agissait ni plus ni moins que de l’évaporation immédiate de la garantie des banques, à travers l’hypothèque des biens immobiliers, sur les prêts qu’elles accordaient inconsidérément à des gens qui n’en avaient pas les moyens. Comment cela fut-il possible ? En fait, en raison de l’inextricable dispersion des titres de propriétés à travers l’histoire des échanges de l’obligation titrisée, personne n’est en mesure de déterminer avec exactitude qui détient réellement le titre de propriété des hypothèques. Au regard des milliers de milliards de dollars de dettes hypothécaires en circulation, autant chercher une aiguille dans des dizaines de bottes de foin.

 

Le juge Fédéral de l’Ohio avait exigé de la Deutsche Bank qu’elle apporte la preuve qu’elle était propriétaire des hypothèques. La Deutsche Bank avait bâti sa défense sur le fait qu’il était de notoriété publique que les banques réalisaient des saisies depuis des années et sans que cela pose de problème à quiconque. Mais le juge rétorqua que « ce n’est pas parce que les banques semblent avoir adopté cette façon d'agir depuis si longtemps sans être importunées que cette pratique avait force de loi.» Comme on peut s’y attendre, la Deutsche Bank refusa de commenter le verdict et d’en faire la publicité.Cependant, la nouvelle s’est répandue à travers tous les Etats-Unis en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire parmi les centaines de milliers de propriétaires pris à la gorge par la hausse des taux d’intérêts à un moment où l'économie américaine semble s'enfoncer inexorablement dans la récession.

 

La bulle immobilière aux Etats-Unis qui s’est mise en place vers 2001-2002 après que le président du conseil des gouverneurs de la Réserve Fédérale, Alan Greenspan, a enclenché la plus agressive série de réductions des taux d'intérêt de toute l'histoire de la banque centrale des Etats-Unis. Greenspan manifesta clairement son intention de remplacer la bulle Internet par celle des prêts hypothécaires afin de soutenir, à travers la consommation, la croissance du PIB. Au moment même où les Etats-Unis déclarèrent la guerre au terrorisme, Greenspan soutint que c'était le seul moyen d'éviter que l'économie US entre dans une profonde récession. La guerre n’a pas seulement besoin de chère fraîche, il lui faut aussi des capitaux. Rétrospectivement, une récession en 2002 aurait été beaucoup moins douloureuse que celle à laquelle les Etats-Unis, et a fortiori le monde, vont être confrontés.

 

La dernière phase de toute bulle spéculative est toujours identique. Cela fini toujours de la même manière. Il suffit pour cela de se reporter aux très nombreux exemples de l’histoire financière. Au cours des deux dernières années avant l’éclatement de la bulle immobilière, les banques régionales étaient fermement convaincues qu'elles pouvaient revendre les prêts hypothécaires à une maison financière de Wall Street afin qu'elles les segmentent tout en les entremêlant avec des milliers d'autres prêts hypothécaires de bonne et de mauvaise qualité pour finalement les revendre sous la forme de titres adossés à des créances hypothécaires. Face aux profits générés et aux promesses de gains, chaque acteur est devenu de plus en plus téméraires. Les prêteurs furent de moins en moins regardant sur la solvabilité des futurs propriétaires. Les prêteurs ne prenaient même pas la peine de s’assurer si le candidat à l’acquisition d’un bien immobilier avait un emploi ! D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il fait puisque le prêt était systématiquement revendu à quelqu’un qui ne vérifiait pas la marchandise. Et d’ailleurs ce quelqu’un qui ne vérifiait pas la marchandise, pourquoi l’aurait-il fait puisque lui-même s’empresser de le fourguer à quelqu’un d’autre qui n’avait lui-même aucun intérêt à vérifier la marchandise ? La fraude sur les dossiers des emprunteurs pu se développer à grande échelle à un moment où le défaut de remboursement des emprunteurs était historiquement bas.

 

La plupart des contrats hypothécaires à taux variable vendus aux emprunteurs « subprimes » ont été conclut en 2005 et 2006, c'est-à-dire au cours de l’ultime phase du développement de la bulle immobilière. En raison du différé de deux ans dans l’exécution des clauses des contrats hypothécaires à taux variables, l’année 2007 fut marquée par l’explosion du nombre de défaut de remboursement des prêts hypothécaires. L’année 2008 s’annonce tout aussi noire. Une nouvelle vague de défaut de paiement va survenir. Entre décembre 2007 et le 1er juillet 2008, plus de 690 milliards de dollars en prêts hypothécaires feront face à une augmentation des taux d'intérêt. Face à l’inévitable hausse de la mensualité, des centaines de milliers de propriétaires qui n’avaient pas les moyens de s’acheter un bien immobilier seront obligés d'utiliser le dernier recours de tout propriétaire c'est-à-dire qu'ils devront cesser de faire les versements hypothécaires.

 

Or, c’est ici que la décision du tribunal de l'Ohio prend toute son importance. En effet, cette décision nous donne la garantie que la prochaine phase de la crise hypothécaire US aura la dimension d'un tsunami financier. Si le jugement de cette cause de la Deutsche Bank dans l'État de l'Ohio est maintenu par la Cour Suprême des États-Unis, des millions de foyers en défaut de paiement ne pourront être saisi par les banques afin de les revendre. Parmi les 690 milliards de dollars d’intérêts sur les prêts hypothécaires à taux variables que les établissements financiers doivent percevoir, ils ne sont, majoritairement, pas répertoriés dans la catégorie des « subprimes » mais dans celle des « primes » c'est-à-dire la catégorie supérieure.

 

Selon la « First Americain Loan Performance, » il y a un total de 1 400 milliards de dollars uniquement en intérêt lié à des hypothèques à taux variable. Une récente étude a permis d'établir que ceux qui ont emprunté sur des hypothèques à taux variable vont connaître une augmentation des taux d'intérêt dans les prochain 9 mois. Et alors, plus de 325 milliards de dollars de prêts ne pourront rencontrer leurs mensualités et rendront techniquement un million de propriétaires en défaut de paiement. Mais si les banques sont dans l'impossibilité de saisir les maisons pour compenser le rendement négatif des prêts hypothécaires, le système bancaires des États-Unis et tout un tronçon du système bancaire mondial fera face à une impasse financière tellement grande qu'en comparaison, la Grande Dépression des années 1930 nous semblera n'avoir été qu'une « peccadille ».

 

 

 

 

Par Dicarno - Publié dans : Histoire économique
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Lundi 26 novembre 2007

LES MÉCANISMES DE LA PROPAGANDE.

Pour transmettre leurs messages de propagande au public, les spécialistes du plaidoyer pro domo ont le choix entre toute une panoplie de moyens qui, aujourd'hui, permettent à chacun d'entre nous de transmettre ses idées à d'autres. Il n'est pas de mode de communication humaine qui ne puisse aussi servir à la propagande, étant entendu que celle-ci vise simplement à faciliter la compréhension réciproque entre un individu et un groupe.

Le propagandiste sait en revanche que la valeur relative des divers instruments à sa disposition est tout sauf constante, de même que leur action sur les masses. Pour assurer à son message le plus grand retentissement possible, il doit tirer parti de ces fluctuations de valeur à l'instant où elles se produisent. Il y a cinquante ans, l'instrument par excellence de la propagande était le rassemblement public. À l'heure actuelle, il n'attire guère qu'une poignée de gens, à moins que le programme ne comporte des attractions extraordinaires. L'automobile incite nos compatriotes à sortir de chez eux, la radio les y retient, les deux ou trois éditions successives des quotidiens leur livrent les nouvelles au bureau, dans le métro, et surtout ils sont las des rassemblements bruyants.

Il existe, pour les remplacer, une infinité de moyens de communication, nouveaux pour certains et pour d'autres plus anciens, mais qui ont tellement changé qu'ils en deviennent modernes. Le journal, bien sûr, reste un outil idéal pour la transmission des points de vue et des idées, en d'autres termes pour la propagande.

Il n'y a pas si longtemps, les rédacteurs de presse s'offusquaient de ce qu'ils appelaient « l'utilisation des colonnes des journaux à des fins de propagande ». D'aucuns se disaient prêts à éliminer un bon papier qu'ils auraient soupçonné de servir des intérêts particuliers. Cette façon de voir a encore ses partisans. Aujourd'hui, les directeurs de rédaction estiment cependant que la valeur informative des articles qui leur sont soumis est le premier critère sur lequel fonder la décision de les publier. Il n'est ni dans les attributions ni de la responsabilité d'un journal de garantir que rien de ce qu'il publie ne sert les intérêts de qui que ce soit. On aurait d'ailleurs du mal à dénicher dans n'importe quel quotidien un paragraphe totalement neutre, ne pouvant profiter ou nuire à personne. Telle est la dure loi de l'actualité. Le journal a en revanche la responsabilité de vérifier, premièrement, que les nouvelles qu'il publie sont exactes et, deuxièmement (puisqu'il faut bien opérer un tri entre toutes celles qui lui parviennent chaque jour), que des groupes très larges de lecteurs les trouvent intéressantes et importantes.

Le journal affirme sa personnalité dans la page éditoriale, où faits et événements sont commentés dans la perspective particulière qui le distingue. C'est dans les pages d'actualité que le journal américain typique de notre époque s'efforce de retracer les événements et les propos marquants du jour, compte tenu bien sûr de leur intérêt.

Il ne se pose pas la question de savoir si telle information est ou non de la propagande. L'important est qu'elle soit d'actualité. En principe, le rédacteur en chef a toute latitude pour sélectionner les informations. Celles qui paraissent dans le New York Times, pour citer un modèle du genre, ont été retenues en raison, exclusivement, de l'intérêt qu'elles présentent pour le public. Les rédacteurs de ce quotidien appliquent ce critère en toute indépendance. Ils n'exercent aucune censure. Ils ne cèdent pas à des pressions extérieures et n'agissent pas par opportunisme. Tous les rédacteurs consciencieux savent qu'ils ont à l'égard du public une obligation d'information. En s'en acquittant, ils font l'actualité.

Le conseiller en relations publiques qui parvient à insuffler la vie à une idée lui permet de prendre place dans l'air du temps et de recevoir l'attention qu'elle mérite. Il n'est sûrement pas coupable d'avoir « contaminé l'information à sa source ». Il a créé un des événements du moment, un fait qui doit rivaliser avec tous ceux portés à la connaissance du service de la rédaction. À vrai dire, les événements qu'il crée présentent souvent une pertinence particulière pour les lecteurs d'un journal donné, et il arrive aussi qu'il les crée en fonction de ce public.

Si l'on est d'accord pour penser que ce qui marque notre époque, ce sont, pêle-mêle, des causeries radiophoniques transatlantiques réglées par des compagnies de téléphone commerciales, des inventions qui vont rapporter gros à ceux qui les commercialiseront, les automobiles révolutionnaires produites par Henry Ford, alors force est de convenir qu'il s'agit bien là d'actualité. Autrement dit, le flot de propagande qui submerge paraît-il les journaux du pays peut finir à la corbeille à papiers sur simple décision du rédacteur en chef.

À cet égard, il serait bon que les informations présentées au rédacteur en chef portent clairement la mention de leur source et que les faits soient relatés avec exactitude.

Du point de vue du propagandiste, la presse périodique et la presse quotidienne n'ont pas grand-chose en commun. À la différence des journaux, les magazines ne sont pas tenus de rendre compte de l'actualité. Leurs rédacteurs choisissent les articles à tête reposée, en fonction d'une politique définie une fois pour toutes. Un magazine n'est pas tant un organe d'opinion publique, à l'instar des journaux, qu'un organe de propagande : il fait de la propagande pour une idée ou une occupation particulière, pour les soins du ménage, pour les vêtements chics ou pour la décoration de la maison, pour le dénigrement de l'opinion publique, pour l'édification du peuple, pour le libéralisme ou pour les loisirs. L'un se propose de vendre la santé ; tel autre, les jardins anglais. Celui-là est spécialisé dans l'habillement masculin et celui-ci dans la philosophie nietzschéenne.

Le conseiller en relations publiques peut jouer un rôle important dans tous les domaines de spécialisation de la presse périodique. Il est en effet en mesure de défendre les intérêts de ses clients en suscitant des événements propres à appuyer leur propagande. Une banque qui souhaite mettre en lumière les services offerts à sa clientèle féminine s'entendra avec un grand magazine féminin pour lui fournir une série d'articles et de conseils en investissement rédigés par la responsable de ce secteur. De son côté, le magazine féminin exploitera ces informations originales pour renforcer son prestige et son audience.

Les conférences n'ont plus tout à fait le même pouvoir de persuasion que jadis, et leur valeur s'est réduite à celle, toute symbolique, d'un cérémonial. La seule chose qui compte, pour les objectifs visés par la propagande, est qu'elles aient lieu. Peu importe que cinq cents personnes ou dix fois moins soient venues écouter le professeur Untel à propos d'une invention extraordinaire ; si son exposé le mérite, il passera à la radio, les journaux s'en feront l'écho, et tout cela incitera les gens à en parler. La vraie valeur de la conférence, du point de vue de la propagande, réside dans son éventuel retentissement sur le grand public.

Bien que la radio soit à l'heure actuelle un des outils dont le propagandiste se sert le plus, l'avenir de ce moyen de communication est incertain.

Il a tout pour concurrencer la presse écrite dans le domaine de la publicité. Sa capacité à toucher simultanément des millions de personnes séduit bien sûr les publicistes. Et comme, en règle générale, ces derniers ont des budgets limités, l'argent qu'ils dépensent à la radio est un manque à gagner pour les journaux.

Les rédacteurs de la presse écrite ont-ils vraiment pris la mesure du phénomène ? Il aura fatalement des répercussions sur le journalisme et l'édition, en Amérique. La presse écrite est obligée de reconnaître la puissance publicitaire des firmes qui fabriquent des appareils de radio, comme celle des magasins, grands ou petits, qui les vendent ; les pages d'actualité et les chroniques des journaux accordent à la radio une importance relative à l'attention croissante que lui porte le public. En même temps, certains titres de presse ont acheté des stations de radio, et grâce aux installations dont ils les ont équipées ils diffusent des informations ou des émissions distrayantes par la voie des ondes.

Il n'est pas exclu qu'à l'avenir des groupes de presse vendent des espaces publicitaires aussi bien sur les ondes que dans les pages de leurs journaux. Ces groupes de presse signeront probablement des contrats avec des publicistes souhaitant assurer la circulation de leurs annonces par l'imprimé et la radio. Il existe déjà des services de presse qui vendent des espaces publicitaires sous ces deux formes, mais en les traitant comme deux secteurs bien distincts.

Des groupes puissants de tous ordres, aussi bien politiques que raciaux, confessionnels, économiques ou professionnels, manœuvrent pour prendre le contrôle des stations de radio et faire de la propagande pour leurs thèses. Faut-il que l'Amérique adopte la réglementation en vigueur en Angleterre, pays où ce ne sont pas les annonceurs qui paient, mais les auditeurs ? Est-ce seulement envisageable ?

Que le système actuel change, et le publiciste comme le propagandiste devront nécessairement s'adapter. Qu'à l'avenir la publicité radiophonique soit vendue au grand jour pour ce qu'elle est, ou que la diffusion de son message au public se fasse sous la forme d'émissions divertissantes, d'informations d'actualité ou de programmes spécialement adressés à des groupes bien précis, de toute façon le propagandiste doit s'attendre à ce que les choses changent, et se préparer en conséquence.

Dans notre monde contemporain, le cinéma est à son insu la courroie de transmission la plus efficace de la propagande. Il n'a pas son pareil pour propager idées et opinions.

Le cinéma a le pouvoir d'uniformiser les pensées et les habitudes de vie de toute la nation. Les films étant conçus pour répondre aux demandes du marché, ils reflètent, soulignent, voire exagèrent les grandes tendances populaires, au lieu de stimuler l'apparition de nouvelles manières de voir et de penser. Le cinéma ne sert que les idées et les faits à la mode. Tandis que le journal a pour vocation d'informer, le cinéma a pour vocation de distraire.

La personnalité des dirigeants est un autre instrument de choix de la propagande. La tactique qui consiste à exploiter les traits de personnalité aurait-elle été poussée trop loin ? Il y a lieu de le craindre, au vu des photographies montrant le président Coolidge en grand attirail de chef indien au milieu de guerriers peau-rouge bon teint – images qui marquent le point culminant de vacances abondamment commentées dans la presse. Un personnage public peut devenir absurde si l'on utilise à contretemps le mécanisme qui a contribué à lui donner son ascendant.

La mise en valeur des traits de personnalité continuera cependant de faire partie des attributions du conseiller en relations publiques. L'opinion exige instinctivement que les chefs d'entreprise ou de parti soient les vivants symboles des groupes qu'ils dirigent.

Le bruit court qu'un grand financier se serait séparé d'un de ses associés parce que ce dernier venait de divorcer. « Mais enfin, protesta l'associé, en quoi ma vie privée regarde-t-elle la banque ?

Si tu n'es pas capable de remettre ta femme à sa place,– s'entendit-il répondre, les gens ne vont sûrement pas croire que tu sauras placer leur argent. »

Le propagandiste doit traiter la personnalité comme n'importe quel autre fait objectif de sa compétence.

Selon les cas, une personnalité crée une situation (comme Lindbergh a créé le rapprochement des États-Unis et du Mexique), ou bien les circonstances créent une personnalité (comme la guerre de Cuba a créé la figure politique de Rooseveltnote), mais il est souvent difficile de savoir quel est le facteur déterminant. Une fois qu'un personnage public a défini les buts qu'il voulait atteindre, il doit se considérer objectivement et présenter une image de lui-même conforme à son tempérament et à ses ambitions.

Il existe bien d'autres voies d'approche pour toucher l'opinion ; certaines sont connues depuis longtemps, d'autres, comme la télévision, sont encore des nouveautés, et il n'est pas dans mon propos de les examiner chacune séparément. La diffusion d'informations scientifiques peut éventuellement passer par l'école. Le fait qu'une entreprise en bénéficie parce que cela contribue à éclairer la nature de ses activités ne condamne pas en soi ce mode de dissémination de l'information, pourvu que celle ainsi traitée ait toute sa place dans les programmes d'étude. Imaginons une boulangerie industrielle qui proposerait à une école des tableaux et des graphiques décomposant le processus de fabrication du pain ; si les explications sont exactes et claires, cette propagande n'a rien de répréhensible, étant entendu que les autorités scolaires auront soigneusement soupesé les qualités pédagogiques de ces documents avant de les accepter.

Il est possible, aujourd'hui, de lancer un nouveau produit en projetant au public le film d'un défilé organisé à des milliers de kilomètres. Le fabricant d'un nouveau modèle d'avion peut, grâce à la radio et à la télévision, apparaître en personne dans des millions de foyers pour présenter son appareil. Ceux qui souhaitent que leurs messages soient transmis le plus efficacement possible à l'opinion doivent se tenir au courant de l'évolution des outils de la propagande.

À n'en pas douter, le grand public prend conscience des méthodes utilisées pour modeler ses opinions et ses comportements. Mieux informé de son propre fonctionnement, il se montrera d'autant plus réceptif à des annonces raisonnables allant dans le sens de ses intérêts. Aussi subtil ou cynique qu'il devienne à l'égard des procédés publicitaires, il aura toujours besoin de se nourrir et envie de se distraire, il continuera à rêver de beauté, à répondre à l'autorité.

S'il formule plus intelligemment ses demandes commerciales, les entreprises satisferont ses nouvelles exigences. S'il se lasse des vieilles méthodes appliquées pour le persuader d'adopter une idée ou un produit, les leaders s'adresseront à lui de façon plus intelligente.

La propagande ne cessera jamais d'exister. Les esprits intelligents doivent comprendre qu'elle leur offre l'outil moderne dont ils doivent se saisir à des fins productives, pour créer de l'ordre à partir du chaos.

 

Par Dicarno - Publié dans : Propaganda - Edward Bernays
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Lundi 26 novembre 2007

L'ART ET LA SCIENCE.

La propagande joue un rôle important dans l'éducation artistique du grand public américain. Une galerie qui veut lancer un artiste doit amener l'opinion à apprécier son œuvre, et engager pour cela un effort de propagande délibéré.

L'art comme la politique est entre les mains d'une minorité qui, pour diriger, doit rencontrer le public sur son propre terrain et étudier l'anatomie de l'opinion pour l'utiliser à bon escient.

En ce qui concerne les arts graphiques et les arts appliqués, la propagande offre aux artistes des opportunités plus vastes qu'autrefois. Pourquoi ? Parce qu'une production de masse exclusivement fondée sur les prix irait droit dans le mur. Les industriels n'ont donc pas d'autre solution que de créer dans de nombreux secteurs des conditions concurrentielles fondées sur des valeurs esthétiques. Des entreprises de tous ordres capitalisent sur ces valeurs ; elles capitalisent sur le sens du beau pour s'ouvrir des marchés et augmenter leurs bénéfices. Ce qui revient à dire que l'artiste a maintenant l'occasion de collaborer avec l'industrie et de cultiver ce faisant le goût du public, d'injecter de la beauté en place de la laideur dans des articles d'usage courant, et d'y gagner par-dessus le marché de la reconnaissance et de l'argent.

Aidée de la propagande à qui elle confie le soin de préciser les critères du beau, l'entreprise, de son côté, contribue indéniablement à hausser le niveau culturel du pays. Dans la tâche qui lui est ici assignée, la propagande va naturellement s'appuyer sur des personnalités dont les goûts et les avis font autorité.

Pour éveiller l'intérêt du public, elle travaillera principalement sur l'orchestration d'événements singuliers et la mise en rapport des valeurs esthétiques. Un nouveau motif d'inspiration peut avoir, pour l'artiste, un caractère très technique, en liaison avec un type de beauté abstraite, et si l'on veut que le public y soit sensible il faut l'inciter à l'associer à des valeurs qu'il reconnaît et apprécie.

Je prendrai pour exemple le cas de l'industrie de la soierie américaine, qui conquiert des marchés en allant chercher ses sources d'inspiration à Paris. Le cachet d'autorité qu'elle en retire lui permet de consolider sa position aux États-Unis.

L'entrefilet ci-dessous, paru dans le New York Times du 16 février 1925, relate un épisode particulièrement instructif :

Copyright, 1925, The New York Times Company.

Dépêche câblée au New York Times .

Paris, 15 fév. – Pour la première fois de l'histoire, des tissus d'art américains vont être exposés dans la section des Arts décoratifs du musée du Louvre.

Cette exposition qui ouvrira le 26 mai prochain sous le haut parrainage de M. Paul Léon, ministre des Beaux-Arts, présentera notamment des soieries de la maison Cheney Brothers (Manchester Sud et New York), avec des motifs conçus à partir des créations d'Edgar Brandt, le célèbre ferronnier d'art français, le moderne Bellini qui crée des œuvres magnifiques en fer forgé.

M. Brandt a dessiné et réalisé les monumentales portes en fer du mémorial de Verdun. Il a accepté de prêter son concours et de participer nommément à cette exposition qui présentera à la France les accomplissements de l'art industriel américain.

Trente motifs inspirés de l'œuvre d'Edgar Brandt sont déclinés dans des centaines de coloris sur deux mille sept cents mètres de soieries, de guirlandes et de coupons de velours. […]

Ces « ferronnières imprimées » sont les premières créations textiles à illustrer l'influence de ce maître moderne qu'est M. Brandt. Les soies, d'une composition remarquable, s'ornent des motifs caractéristiques de la manière de Brandt, reproduits dans l'entrelacs des grands dessins dus aux artistes de la maison Cheney, qui ont su relever la gageure insensée consistant à passer du fer à la soie. La beauté des couleurs chaudes rehausse encore la force et l'éclat des compositions originales.

La solennité donnée à l'événement incita des grands magasins de New York, de Chicago et d'autres villes américaines à se proposer pour accueillir l'exposition. Ils entreprirent, autrement dit, de façonner le goût du public conformément à l'idée approuvée par Paris. Les soieries de la maison Cheney Brothers (produits commerciaux fabriqués en quantité) conquirent ainsi l'estime générale, par association avec l'œuvre d'un artiste reconnu et d'un prestigieux musée.

Ces remarques valent pour la quasi-totalité des articles commerciaux se prêtant à une conception soignée. Meubles, vêtements, lampes ou affiches, étiquettes de marque, jaquettes destinées à protéger les livres ou couvertures de livres de poche, baignoires… très rares sont en réalité les objets manufacturés auxquels ne s'appliquent pas les lois du bon goût.

Aux États-Unis, des secteurs de production entiers sont travaillés par la propagande afin de mieux répondre à des besoins à la fois économiques et esthétiques. L'obligation économique de satisfaire la demande de plus de beauté introduit des transformations jusque dans les ateliers de fabrication. Récemment, un fabricant de pianos a confié à des artistes le soin de concevoir des pianos modernistes. Ce n'est pas le surgissement d'une demande importante qui l'a poussé à agir de la sorte, et d'ailleurs il ne comptait probablement pas vendre beaucoup de ses pianos modernistes. Il savait seulement qu'il faut proposer plus qu'un piano pour attirer l'attention sur cet instrument. On ne parle pas des caractéristiques des pianos autour d'un thé mondain ; en revanche, un piano moderniste aux lignes inouïes est un excellent sujet de conversation.

Il y a trois ans, j'ai fait partie de la commission appointée par le ministre Hoovernote pour la grande exposition des arts décoratifs à Paris. J'ai aidé, dans mes fonctions de commissaire adjoint, à constituer le groupe d'éminents hommes d'affaires qui, à cette occasion, devaient se rendre en France pour représenter le secteur de l'art industriel. La propagande pensée en fonction de la mission et des objectifs de cette délégation a sans nul doute considérablement modifié l'attitude des Américains à l'égard des applications industrielles de l'art : aujourd'hui le mouvement artistique moderne a pénétré tous les domaines de l'industrie.

Les grands magasins ne sont pas en reste. R.H. Macy & Company a monté une exposition « Art et Commerce » avec l'appui du Metropolitan Museum, qui intervenait au titre de conseiller ; Lord & Taylor en a parrainé une autre, « Arts modernes », qui présentait les réalisations d'exposants étrangers. Ces enseignes étroitement associées à la vie de la population ont rempli de la sorte une fonction de propagande en permettant à un grand nombre de gens de découvrir ce que l'art appliqué à l'industrie a de meilleur à offrir. Quant au Metropolitan Museum, averti de la nécessité de multiplier les contacts avec le public, il n'a pas hésité à passer par un grand magasin pour développer la sensibilité artistique de l'opinion.

De toutes les institutions artistiques, ce sont les musées qui pâtissent le plus des carences de leur propagande. La plupart des musées ont aujourd'hui la réputation de n'être que des morgues ou des sanctuaires, alors qu'ils devraient au contraire se vouloir les guides et les éducateurs de la vie esthétique de la communauté. Ils n'ont malheureusement pas de lien vital avec cette dernière.

Les trésors des musées ont besoin d'interprètes pour toucher le grand public, et le propagandiste est tout désigné pour mener à bien cette tâche. Une ménagère du Bronx ne tombera vraisemblablement pas en arrêt devant un vase grec antique conservé au Metropolitan Museum. Un artiste travaillant pour un fabricant de vaisselle peut néanmoins adapter le dessin de ce vase à une série d'objets en porcelaine qui, vendus pour un prix modique car produits en quantité, trouveront peut-être leur place dans les appartements du Bronx ; là, sans même que la ménagère s'en rende compte, la perfection de leurs lignes et de leurs couleurs développera chez elle le sens de la beauté.

Quelques-uns de nos musées se sentent investis de cette responsabilité. Le Metropolitan Museum de New York tire une fierté justifiée du million deux cent cinquante mille visiteurs qu'il a attirés en 1926 ; des efforts déployés pour assurer la présentation spectaculaire de civilisations dont ses départements conservent les témoignages visuels ; de ses causeries et de ses débats avec des historiens ; du prêt de ses collections de gravures, de photographies, de plaques de lanterne magique ; des services qu'il propose aux firmes commerciales dans le domaine des arts appliqués ; des conférenciers extérieurs qu'il invite à parler dans son auditorium, comme des conférences que ses conservateurs prononcent à l'extérieur ; des concerts de chambre gratuits organisés en ses murs sous la direction de David Mannes. Toutes ces initiatives tendent à faire du musée le foyer par excellence de la beauté, mais elles ne résolvent hélas qu'une partie du problème.

La difficulté, en effet, n'est pas tant d'attirer les gens dans les musées que de décider ces institutions à aller vers les gens, avec les joyaux rassemblés dans leurs collections.

La réussite des musées ne devrait pas se mesurer uniquement au nombre de leurs visiteurs. Loin de se limiter à l'accueil du public, leur mission est de se porter, avec tout ce qu'ils représentent, au-devant de la collectivité qu'ils ont vocation de servir.

On pourrait imaginer qu'un musée défende des critères ou des normes esthétiques qui, aidés par une propagande intelligente, se répandraient par contagion dans la vie quotidienne de tous les habitants de la ville. Pourquoi n'instituerait-il pas un haut conseil des arts, chargé de préciser les règles du beau dans la décoration intérieure, en architecture et dans la production commerciale ? Ou, plus simplement, un bureau des arts appliqués ? Au lieu de s'en tenir à conserver les trésors qu'il recèle, pourquoi n'entreprendrait-il pas d'en ranimer la signification dans des termes compréhensibles par le grand public ?

Le passage qui suit est extrait du rapport d'activités annuel récemment communiqué par un musée d'art d'une grande ville américaine : « Une des caractéristiques principales d'un musée tel que le nôtre reste le conservatisme, puisque après tout son premier devoir est de préserver soigneusement les grandes réalisations humaines, artistiques et scientifiques. »

Est-ce vraiment exact ? N'est-il pas tout aussi important que le musée se fasse l'interprète des modèles de beauté en sa possession ?

Ce rôle actif qui en vérité incombe au musée lui impose de réfléchir à la manière dont il doit formuler son message pour le rendre intelligible au plus grand nombre. Il s'agit pour lui d'exercer au grand jour son autorité en matière d'esthétique.

Ce qui vaut pour l'art vaut également pour la science, pure ou appliquée. La première fut longtemps protégée et couvée par des sociétés savantes et des associations scientifiques. Aujourd'hui, l'industrie aussi la soutient et l'encourage. Bien des laboratoires de recherche théorique abstraite sont désormais rattachés à une grande entreprise, qui n'hésite pas à consacrer des centaines de milliers de dollars à ces hautes études scientifiques, dans l'espoir qu'elles débouchent un jour sur une invention ou une découverte en or.

Lorsque cela arrive, l'entreprise gagne gros, bien sûr. Aussitôt, cependant, assumant ses responsabilités, elle met la nouvelle invention au service du public et s'en fait l'interprète auprès de lui.

Les intérêts industriels peuvent de la sorte fournir aux écoles, aux universités, aux étudiants qui préparent leur doctorat la vérité exacte sur les progrès scientifiques de notre époque. Et non seulement ils le peuvent, mais ils le doivent. Cet instrument de la concurrence commerciale qu'est la propagande a dégagé des opportunités pour l'inventeur et stimulé le travail de recherche du scientifique. Les succès impressionnants engrangés au cours des cinq ou dix dernières années par quelques-unes de nos plus grosses entreprises ont donné un formidable élan aux domaines scientifiques qu'ils concernaient. L'American Telephone and Telegraph Company, la Western Electric Company, la General Electric Company, la Westinghouse Electric Company et bien d'autres ont pleinement saisi l'importance de la recherche scientifique. Elles ont également compris que leurs idées ne porteraient tous leurs fruits que si elles étaient intelligibles au grand public. La télévision, les émissions de radio, les haut-parleurs sont des auxiliaires efficaces de la propagande.

La propagande facilite la commercialisation des nouvelles inventions. Elle prépare l'opinion à accueillir les nouvelles idées et inventions scientifiques en s'en faisant inlassablement l'interprète. Elle habitue le grand public au changement et au progrès.

Par Dicarno - Publié dans : Propaganda - Edward Bernays
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Lundi 26 novembre 2007

LA PROPAGANDE ET LES ŒUVRES SOCIALES.

Le conseiller en relations publiques est un auxiliaire indispensable du travail social. Dans la mesure en effet où celui-ci, de par sa nature même, ne peut être mené à bien sans la contribution bénévole des plus riches, il doit nécessairement s'appuyer sur une propagande continue. Les leaders des grands mouvements sociaux furent parmi les premiers à faire un usage délibéré de la propagande, au sens moderne du terme.

La force d'inertie est l'obstacle majeur auquel se heurtent les tentatives de changer les comportements humains. La civilisation trouve sa limite dans l'inertie.

La manière dont nous envisageons les relations sociales, l'économie, la politique intérieure ou étrangère est l'héritière de conceptions du passé confortées par la force de la tradition. Comstock transmet le flambeau de la moralité prosélyte à un Sumner tout feu tout flammes ; Penrose confie le sien à Butler ; Carnegie agit de même avec Schwab, et ainsi de suite, ad infinitum note. Seule une opinion publique active, sciemment canalisée dans des mouvements qui combattent l'inertie, peut contrer la traditionnelle domination d'idées ayant fait leur temps. Autrefois, c'étaient les chefs de tribu, les rois, les dignitaires religieux qui créaient ou modifiaient l'opinion publique. Aujourd'hui, tout le monde partage ce privilège. La démocratie, en effet, a cela de particulier qu'elle autorise le premier venu à essayer de convaincre ses semblables et à exercer l'autorité en vertu de la thèse qu'il défend.

Idées neuves et faits inédits mènent une lutte de tous les instants pour trouver leur place dans l'ordre des choses.

Les œuvres sociales, les campagnes engagées contre la tuberculose ou le cancer, les recherches innombrables visant expressément l'éradication des fléaux et des dérèglements sociaux : toutes ces activités altruistes dont l'énumération réclamerait un épais volume ne peuvent atteindre leurs fins que si elles se fondent sur une solide connaissance de l'opinion publique et de la psychologie collective. Au vrai, le travail social fait déjà l'objet d'une publicité si abondante et repose sur des principes si fondamentaux qu'un seul exemple me suffira à illustrer la technique de propagande ici utilisée.

Il concerne le combat mené contre les lynchages, les lois Jim Crownote et la persécution des nègresnote au sud de la ligne Mason-Dixonnote.

L'Association nationale pour la promotion des personnes de couleurnote en est un des fers de lance. Pour donner plus de retentissement à sa campagne et révéler au grand jour les problèmes qu'elle dénonce, elle a décidé il y a quelques années d'organiser un grand congrès.

Il fallait ensuite retenir un lieu, choisir entre le nord et le sud, l'est et l'ouest des États-Unis. Le but étant de toucher tout le pays, le propagandiste préconisa d'opter pour le Sud. En bonne logique, argua-t-il, une prise de position sur des problèmes sudistes aurait d'autant plus de poids qu'elle serait annoncée dans une ville du Sud, étant entendu qu'elle prendrait à contre-pied les conceptions sudistes traditionnelles. Le choix se porta sur Atlanta.

La troisième phase consistait à solliciter le concours de personnalités qui, dans l'esprit de nos compatriotes, se confondent avec un certain nombre d'idées fortes. Il s'agissait donc d'obtenir le soutien des représentants de divers comités religieux et politiques, sociaux et éducatifs. On leur envoya des télégrammes et des lettres pour leur demander leur avis sur la teneur du congrès. Par ailleurs, d'un simple point de vue technique il était aussi très important de s'assurer la collaboration des progressistes du Sud, y compris dans la ville d'Atlanta, afin de mettre clairement en lumière les objectifs de la manifestation. Un groupe de pasteurs d'Atlanta avait récemment eu le courage d'appeler publiquement à un rapprochement des deux races. Contacté, il accepta de participer au congrès.

Celui-ci se déroula comme prévu et aucun incident ne vint perturber le programme. Placés côte à côte à la même tribune, des nègres et des hommes blancs du Sud y parlèrent d'une même voix.

Les faits marquants furent traités avec l'attention qu'ils méritaient. Un responsable national venu du Massachusetts tomba d'accord en théorie et en pratique avec un prêcheur baptiste du Sud.

Si la radio avait retransmis les discours, le pays tout entier aurait applaudi les principes qu'ils énonçaient. Il put toutefois découvrir ces mots et ces idées dans la presse écrite, car les éléments réunis pour créer l'événement étaient de taille à éveiller l'intérêt de la nation tout entière et à la gagner à cette cause, y compris dans le Sud.

Les éditoriaux des journaux du Sud exprimèrent fidèlement le sentiment général en montrant que la participation de personnalités de la région avait persuadé les rédactions de donner un large écho au sujet.

Quant à l'Association elle-même, ce succès lui a procuré des armes décisives pour élargir le cercle de ses sympathisants. Elle lui a assuré une large publicité en dépêchant des rapports, des courriers et des documents de propagande divers à des groupes dûment choisis.

En ce qui concerne les résultats tangibles, le plus immédiat fut sans doute le changement d'état d'esprit de nombreux journalistes du Sud : constatant que les questions soulevées lors du congrès n'étaient pas seulement passionnelles et qu'elles méritaient d'être sérieusement discutées, ils s'empressèrent de communiquer ce point de vue à leurs lecteurs. D'autres résultats sont plus difficilement quantifiables. La conférence d'Atlanta a indéniablement eu pour effet d'encourager la prise de conscience des inégalités raciales et la solidarité avec les nègres. La diminution du nombre des lynchages est très probablement due à l'action menée, entre autres à cette occasion, par l'Association pour la promotion des personnes de couleur.

La publicité payante et les campagnes de propagande font désormais partie intégrante des activités de plusieurs Églises. Leurs services publicitaires n'hésitent pas à se servir de la presse, de l'affichage public, de l'édition de brochures et de prospectus. Beaucoup de ces Églises ont leurs propres périodiques. Le Bureau des informations et des publications du culte méthodiste publie systématiquement des annonces et des communiqués dans les quotidiens et les magazines grand public.

En réalité, toutes les activités de nature sociale relèvent de la propagande. Une campagne pour l'hygiène dentaire vise à inciter les gens à changer leurs habitudes et à se brosser les dents plus souvent. Une campagne pour l'embellissement des jardins publics cherche à opérer un revirement d'opinion sur l'impôt, en montrant qu'il est bel et bon que les citadins contribuent à l'entretien des kiosques et des massifs. Une campagne contre la tuberculose doit convaincre la population que cette maladie est curable, et qu'en conséquence toute personne présentant certains symptômes doit sans tarder consulter un médecin. Une campagne visant à réduire le taux de mortalité infantile tentera de modifier les comportements maternels en mettant l'accent sur l'importance des tétées, de la toilette, des soins à apporter aux bébés. En définitive, le service social peut être défini comme une propagande humaniste.

Ses formes plus gouvernementales et administratives que charitables et bénévoles doivent elles aussi, pour porter leurs fruits, s'inspirer d'une propagande avisée. Dans son livre sur L'Évolution de la pénologie moderne en Pennsylvanie, le professeur Harry Elmer Barnes reproche à la classe politique de freiner la modernisation de l'administration pénale de cet État. Il faudrait, écrit-il, persuader le corps législatif de la nécessité d'appliquer les méthodes les plus éprouvées de la pénologie scientifique, et pour cela encourager le développement d'une opinion publique éclairée. « Tant que ces conditions ne sont pas réunies, poursuit M. Barnes, les progrès de la pénologie resteront sporadiques, épars, et donc généralement infructueux. Il semble par conséquent que la solution aux problèmes de la prison passe d'abord et avant tout par la publicité, une publicité qui se doit d'être consciencieuse et scientifique. »

Le progrès social est ni plus ni moins l'éducation progressive visant à éclairer l'opinion publique sur les problèmes, imminents ou plus lointains, qui touchent la société dans son ensemble.

Par Dicarno - Publié dans : Propaganda - Edward Bernays
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Lundi 26 novembre 2007

LA PROPAGANDE AU SERVICE DE L'ÉDUCATION.

Le grand public ne s'intéresse pas à l'éducation autant qu'elle le mérite. Le système d'enseignement public reçoit certes les appuis matériels et financiers dont il a besoin ; la plupart des jeunes gens rêvent d'entrer à l'université et toutes les classes d'âge partagent de vagues aspirations culturelles qui trouvent à s'exprimer dans des cours et des conférences innombrables. Pourtant, le public n'a pas idée de la véritable valeur de l'éducation, et il ne réalise pas que cette force de cohésion sociale devrait être traitée avec plus d'attention, en démocratie.

On peut regretter que les journaux ne lui fassent pas plus de place ; qu'il n'y ait pour ainsi dire pas de discussion de fond sur les enjeux éducatifs ; que l'enseignement ne mobilise l'opinion que de manière épisodique – à propos, par exemple, du nouveau système scolaire mis en place à Garynote, ou de quelque vaste débat, tel celui déclenché par la décision d'ouvrir à Harvard un institut d'études commerciales.

Des raisons multiples sont à l'origine de cette situation. Il y a tout d'abord la formation des enseignants, qui les prépare à stimuler la réflexion individuelle des élèves, dans la salle de classe, mais pas à être les éducateurs, au sens large, du peuple.

Dans un régime démocratique, l'enseignant devrait entretenir avec l'opinion une relation saine et bien définie, qui serait le pendant logique de ses devoirs professionnels. Strictement définis, ceux-ci ne s'étendent pas au grand public, mais d'une certaine façon l'enseignant lui est redevable à plusieurs égards : il gagne sa vie grâce à lui, il a besoin de son soutien moral, et pour bien exercer son métier il a tout autant besoin d'un bon niveau de culture générale. Or, dans le domaine éducatif, le constat est identique à celui que nous avons déjà dressé en politique et dans d'autres secteurs de la vie sociale : les spécialistes de la profession n'ont pas évolué au même rythme que la société moderne et ils ne se sont pas saisis des outils qu'elle a conçus pour assurer la diffusion des idées. Si cette observation est juste, la formation dispensée aux enseignants dans les écoles normales devrait ouvrir le programme d'études à tous les sujets susceptibles d'élargir leur point de vue. Comment le grand public aurait-il une vision claire des choses, si les enseignants eux-mêmes ignorent tout du rapport entre l'opinion et l'idée du savoir ?

La formation qu'ils reçoivent dans les écoles normales devrait les amener à réaliser que leur tâche comporte en fait deux volets : l'enseignement à dispenser aux élèves en tant que professeur, et l'enseignement à dispenser à l'opinion en tant que propagandiste.

L'écart qui existe aujourd'hui entre les visées éducatives et les préoccupations ou les intérêts du grand public a une autre cause, qui tient à l'attitude mentale du pédagogue (instituteur ou professeur de lycée) envers le monde extérieur à l'école. On touche ici à un problème psychologique très délicat. L'enseignant vit dans un monde qui accorde une extrême importance aux buts et aux accomplissements objectifs tant prisés par la société américaine. Lui-même gagne sa vie modestement, voire chichement. S'il se juge à l'aune des critères unanimement acceptés, il ne peut se défendre d'un sentiment d'infériorité, car il sait que dans leur for intérieur ses élèves le comparent avec l'homme d'affaires ou le leader d'opinion ayant brillamment réussi dans le monde extérieur. Il se sent lésé, rejeté par notre civilisation. Les choses étant ce qu'elles sont, la situation ne changera de l'extérieur que si le grand public adopte d'autres critères de réussite, ce qu'il ne fera sûrement pas de sitôt.

Elle pourrait cependant être modifiée de l'intérieur par le corps enseignant lui-même, s'il prenait conscience non seulement de la relation individuelle entre maître et élève, mais aussi de la relation sociale entre les maîtres et le grand public. Personne ne lui conteste le droit de mener sa propre propagande afin d'éclairer l'opinion sur la nature du service qu'il rend à la société. En sus de faire de la propagande pour ses membres pris individuellement, le corps enseignant doit élever le niveau de considération qui lui est témoigné. Faute d'y réussir tout seul, il se privera rapidement des moyens d'attirer à lui des talents remarquables.

La propagande ne suffira d'ailleurs pas à rectifier tous les aspects regrettables de la situation des enseignants. Les bas salaires, l'absence d'une trésorerie suffisante pour assurer des retraites convenables font partie des facteurs qui jouent au détriment de leur statut professionnel. En revanche, des déclarations intelligentes fondées sur la composition effective de l'opinion auraient probablement pour effet de modifier l'attitude générale vis-à-vis du corps enseignant. Ce changement se manifesterait d'abord par des interventions en faveur d'une réévaluation des salaires de la profession.

Les institutions universitaires américaines n'ont pas toutes les mêmes sources de financement. Il en est dont le fonctionnement est essentiellement assuré par les sommes que leur versent les gouvernements des États. D'autres qui s'appuient essentiellement sur les fonds qu'elles reçoivent de fondations privées. On en trouve également qui bénéficient d'autres sources de financement, confessionnelles par exemple, mais les deux premières catégories rassemblent de loin le plus grand nombre d'établissements de l'enseignement supérieur.

Chaque université d'État a droit à un budget, alimenté par les habitants de l'État et voté par les instances législatives. En théorie, ce soutien financier est fonction du crédit de l'institution auprès des électeurs. La prospérité d'une université d'État dépend en définitive de sa capacité à se vendre à ses bailleurs, autrement dit à la population de l'État.

Elle est donc dans une position délicate, sauf si par extraordinaire elle a pour président un homme hors du commun, un excellent propagandiste passé maître dans la présentation des enjeux éducatifs. À supposer que ce soit le cas – à supposer qu'elle définisse l'ensemble de ses programmes dans le but avoué d'obtenir le soutien de la législature –, sa fonction éducative risque d'en pâtir. En effet, l'université pourrait alors céder à la tentation de fonder son appel au grand public sur le service public, réel ou supposé, qu'elle assure, et abandonner à elles-mêmes ses fonctions éducatives proprement dites. Cela reviendrait à choisir d'éduquer la population générale aux dépens de la population étudiante, et provoquerait à plus ou moins brève échéance de nombreux problèmes. À terme, l'université ne serait plus qu'un instrument politique à la disposition du parti au pouvoir. Si le président de l'université en impose au grand public et à la classe politique, il est à craindre que sa personnalité fasse de l'ombre à la mission première de l'institution.

La situation des facultés ou des universités financées sur des fonds privés n'est pas moins compliquée. Leurs dotations, la plupart du temps, sont laissées à la discrétion d'industriels éminents, qui poursuivent des objectifs sociaux et économiques concrets, strictement définis, et par conséquent difficilement conciliables avec la quête du savoir abstrait. L'homme d'affaires au sommet de sa réussite reproche aux grandes universités d'être trop académiques, pas de pécher par esprit pratique. De là à imaginer que les grands industriels rêvent de voir « leurs » universités se spécialiser dans les sciences appliquées, les techniques de vente ou la rentabilité économique, il n'y a qu'un pas. On ne peut pas exclure que les exigences formulées à l'égard de ces institutions par leurs donateurs potentiels s'avèrent pour finir incompatibles avec les valeurs de l'érudition et de la culture générale.

D'où la situation paradoxale dans laquelle se retrouve plus d'un institut universitaire, obligé de faire de la propagande pour le savoir auprès de gens incapables d'apprécier les objectifs qu'on leur demande de financer.

Des hommes (les pédagogues) qui connaissent sinon l'échec, à tout le moins une réussite très relative au vu des critères en vigueur dans notre monde américain cherchent à convaincre les vivants symboles de la réussite (les industriels) de payer pour des idéaux auxquels ces derniers ne croient pas. Des gens que leur sentiment d'infériorité entretient dans le mépris de l'argent essaient de s'allier les bonnes grâces des puissants qui vouent un culte à l'argent.

Tout laisse à penser que l'avenir des universités privées dépend avant tout d'un retour à l'équilibre de ces deux pôles, grâce à quoi chacun, les universitaires comme les donateurs, obtiendra la considération qui lui est due.

L'université doit conquérir l'opinion à sa cause. Si d'aventure elle se heurte à l'indifférence de ses donateurs, elle pourra alors se réclamer de l'approbation sans réserve du grand public. Et si les donateurs prétendent exercer une influence sur sa politique éducative, c'est à nouveau sur l'opinion qu'elle s'appuiera pour continuer de remplir sa mission. Que l'un de ces deux groupes ait barre sur l'autre, et il y a tout lieu de craindre que, pour lui complaire, l'institution cède à la démagogie ou au snobisme.

Le problème admet toutefois une autre solution. Sachant que des actions de propagande éducative peuvent amener la population de ce pays à mieux prendre conscience des enjeux sociaux, il ne devrait pas être impossible d'éveiller chez les hommes d'affaires, considérés en tant que classe, une conscience sociale qui ferait éclore en plus grand nombre des philanthropes aussi généreux que Julius Rosenwald, V. Everitt Macy, John D. Rockefeller, ou le regretté Willard Straight.

Plusieurs instituts d'enseignement supérieur ont d'ores et déjà adopté une propagande intelligente pour nouer avec le grand public une relation sérieuse et solide. La volonté de rester en contact avec la collectivité les a amenés à créer en leur sein des bureaux d'information. Ces services qui répondent à une stratégie précise sont regroupés dans une association collégiale, dont les membres se réunissent une fois par an pour examiner leurs problèmes. Il peut s'agir du niveau de culture générale des anciens élèves, et de son effet sur le grand public ou sur des catégories particulières de la population ; des conseils à donner aux futurs étudiants pour les guider dans leur choix d'une université ; de l'esprit de corps En français dans le texte (NdT).', FGCOLOR, '#ffffff', BGCOLOR, '#000000', BORDER, 1);" onMouseOut="return nd();">note à maintenir pour que les exploits sportifs de l'établissement ne priment pas sur le reste ; de la publicité à donner aux travaux de recherche effectués au sein de l'université, afin d'attirer ceux qui seraient en mesure d'y contribuer ; des moyens à utiliser pour mieux faire connaître les buts et le travail de l'institution, et attirer ainsi des donations exceptionnelles, accordées en vue d'objectifs précis.

Au nombre de soixante-quinze environ, ces nouveaux services sont aujourd'hui fédérés par l'Association américaine des bureaux d'information universitaires – y compris ceux récemment créés à Yale, à Wellesley, auprès des universités de l'Illinois, de l'Indiana, du Wisconsin, de la Californie, à la Western Reserve Academy et à la Tufts University. Un bulletin bimensuel tient les membres au courant de ce qui se passe dans les différents établissements du supérieur. L'association s'est donné pour mission de défendre les règles éthiques de la profession, et elle met tout en œuvre pour travailler en bonne intelligence avec la presse.

L'Association nationale de l'enseignement et les autres organisations similaires utilisent elles aussi les outils de la propagande pour promouvoir les grandes missions du secteur éducatif. Ce faisant, elles cherchent bien évidemment à revaloriser le métier d'enseignant et à améliorer la situation matérielle de ceux qui l'exercent. De temps à autre, un scandale comme l'affaire McAndrewnote vient rappeler au public que les professeurs de certains établissements scolaires sont loin de jouir d'une totale liberté d'enseignement, que dans certaines municipalités ils sont plus choisis sur la base de considérations politiques ou confessionnelles que sur leurs qualités et qualifications professionnelles. Si l'on utilisait la propagande pour donner à ces graves questions un retentissement national, il ne fait guère de doute qu'elles trouveraient rapidement un début de solution.

Les problèmes qui se posent concrètement aux universités sont autrement plus variés et déconcertants qu'on ne l'imagine. La faculté de pharmacie de telle université tire la sonnette d'alarme parce que l'officine pharmaceutique rattachée à l'institution a élargi son champ d'activités et sert aussi de buvette, de cantine, de librairie, de caverne d'Ali Baba où les articles de papeterie côtoient les pièces détachées de postes de radio. Tout en comprenant l'utilité économique que présente l'épicerie-quincaillerie-buvette pour le pharmacien en titre, la faculté considère qu'elle porte atteinte à l'art antique et honorable des préparations pharmaceutiques.

L'université Cornell vient de découvrir que ses donations se raréfiaient. Pourquoi ? Parce que, dans l'esprit des gens, Cornell est une institution d'État financée sur les fonds publics.

Beaucoup de nos grandes universités estiment à juste titre que les résultats des recherches effectuées en leur sein ne devraient pas être présentés uniquement aux bibliothèques et aux revues scientifiques, mais aussi, chaque fois que c'est envisageable et opportun, au grand public, sous une forme qui lui soit accessible. Harvard n'est pas la seule à s'être engagée dans cette voie.

« Il y a peu, écrit Charles Merrill dans Personality, un professeur de Harvard a fait les gros titres de la presse. Pendant quelques jours, on ne put pas ouvrir un journal sans tomber sur son nom, accolé à ses exploits.

Parti au Yucatan pour des raisons purement scientifiques, à son retour ce professeur a levé le mystère du calendrier vénusien des Mayas. Il a découvert la clé de l'énigme, le procédé inventé par ce peuple antique pour garder trace du temps fugitif. En comparant les événements célestes consignés par les Mayas avec des faits astronomiques connus, il a mis au jour une corrélation parfaite entre la mesure du temps de ces Indiens d'Amérique centrale et les positions effectivement occupées par la planète Vénus au VIe siècle avant J.-C. Du même coup, il a démontré qu'une civilisation florissante il y a deux mille cinq cents ans avait atteint des sommets jusqu'alors insoupçonnés.

Un coup d'œil rétrospectif sur les raisons qui ont conduit la presse populaire à relater la découverte du professeur est tout aussi révélateur. […] Livré à lui-même, l'éminent savant n'aurait sans doute jamais été publié, sauf peut-être dans une revue spécialisée, et ses observations n'auraient pas été plus accessibles à M. ou Mme Tout le Monde que s'il les avait retranscrites en hiéroglyphes mayas.

Ce message d'une lointaine antiquité fut en réalité divulgué à l'initiative d'un jeune homme, M. James W.D. Seymour. […]

Certains, poursuit Charles Merrill, seront peut-être étonnés et choqués d'apprendre qu'un haut lieu du savoir, le plus vieux, en l'occurrence, et le plus prestigieux du pays, a décidé d'emboîter le pas aux compagnies de chemin de fer, aux associations professionnelles, aux producteurs de cinéma, aux partis politiques, et qu'il recrute désormais des agents de publicité. Telle est pourtant la réalité. […]

[…] avec la bénédiction de leur conseil d'administration et du corps enseignant, la grande majorité des facultés et universités américaines se sont dotées d'un service de publicité, avec directeur appointé et brochette d'assistants, dans le but avoué de nouer des rapports cordiaux avec la presse, et, par journaux interposés, avec le grand public. […]

Voilà un procédé qui rompt catégoriquement avec la tradition. Cette innovation toute récente au regard de l'ancienneté des sièges du savoir viole un article fondamental du credo des vieilles sociétés savantes. La réclusion dans la tour d'ivoire était la première des règles imposée aux érudits d'antan. L'université veillait jalousement à tenir le monde à distance. […]

Longtemps les universités n'ont pas aimé qu'on s'intéresse à elles de trop près. Il est arrivé qu'elles invitent, de mauvaise grâce et avec un mépris affiché, des journalistes à la cérémonie de remise des diplômes, mais elles ne leur ouvraient pas davantage leurs portes. […]

À l'heure actuelle, un journaliste qui veut interviewer un professeur de Harvard n'a qu'à téléphoner au secrétaire du bureau d'informations de l'université. Officiellement, Harvard affiche sa répugnance pour le titre de “directeur de la publicité”. En pratique, cependant, le responsable dudit bureau fait office de publiciste maison. C'est un personnage important, aujourd'hui, à Harvard. »

L'idée que le président d'une université se soucie de l'impression produite sur le grand public par son institution est sans doute trop nouvelle pour ne pas dérouter. Il est pourtant dans les attributions du président de veiller à ce que son université occupe sa juste place dans la collectivité, autrement dit dans l'opinion publique, et dégage les résultats souhaités, tant culturellement que financièrement.

Lorsqu'il s'avère que l'image de son institution n'est pas aussi bonne qu'on pourrait le souhaiter, c'est soit parce que la communication avec le public est mauvaise, soit parce que l'institution dans son ensemble est à blâmer. Si la vision du public est biaisée, il faut s'employer à la rectifier ; si au contraire cette vision est conforme à la réalité, c'est vraisemblablement le fonctionnement même de l'institution qu'il faut revoir. Dans un cas comme dans l'autre, la solution relève des compétences du conseiller en relations publiques.

Solennellement inaugurée en présence des représentants du gouvernement italien, la Casa Italiana que l'université Columbia vient de fonder souligne la valeur accordée par cette institution aux humanités latines et à l'étude des langues romanes. Pour sa part, l'université Harvard s'est dotée depuis plusieurs années d'un Musée germanique, ouvert en grande pompe par le prince Henri de Prusse.

Il existe dans de nombreux établissements de l'enseignement supérieur des instituts d'éducation permanente qui permettent au grand public de participer à la vie de l'université. C'est une très bonne chose, bien sûr. Pour peu toutefois que du point de vue des relations publiques leurs programmes aient été mal préparés, soient par trop érudits et détachés de la réalité, l'effet sera tout sauf positif. Bien compris, le travail du conseiller en relations publiques consistera alors, non pas à assurer une large publicité à ces programmes, mais à recommander leur révision conformément à l'impression que l'on souhaite créer, sans pour autant faire fi de la conception du savoir défendue par l'université.

Tel institut universitaire a peut-être la réputation de se consacrer à quatre-vingts pour cent aux recherches doctorales, et de s'aliéner ainsi l'intérêt du grand public. Ou bien cette réputation est justifiée, ou bien elle ne l'est pas. Si elle ne l'est pas, il faut s'employer à la redresser en insistant davantage sur les cours de licence.

Si en revanche il est vrai que quatre-vingts pour cent des recherches effectuées à l'institut concernent des travaux de thèse, force est d'en tirer le meilleur parti. Le président aura alors à cœur de divulguer les découvertes susceptibles d'intéresser le grand public. Une expédition académique en territoire biblique n'a rien de captivant si elle se cantonne à l'érudition pure, mais si elle contribue à éclairer tel ou tel verset de la Bible elle passionnera sûrement des pans entiers de la population. Autre exemple, même si l'étrange bacille que traque le département de zoologie n'est apparemment responsable d'aucune maladie humaine, en elle-même la traque obstinée des bacilles peut fournir la matière d'une histoire palpitante.

À l'heure actuelle, les universités autorisent volontiers leurs membres à contribuer aux enquêtes d'intérêt public. M. Wilcox, professeur à Cornell, a ainsi aidé le gouvernement à préparer le recensement national. Irving Fisher, qui a une chaire à Yale, a de même été sollicité à propos du cours des changes.

Considérée sous l'angle de l'éthique, la propagande entretient avec l'enseignement le même rapport qu'avec l'entreprise ou avec la politique. Elle peut, c'est vrai, être dévoyée, utilisée pour flatter la réputation d'une institution et lui conférer dans l'opinion une valeur artificielle. Rien ne permet de garantir qu'elle ne sera pas abusivement employée.

Par Dicarno - Publié dans : Propaganda - Edward Bernays
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