Histoire économique

Mardi 19 février 2008

Les subprimes pour les nuls

 

 

Le client subprime chez son courtier :

 

- Bonjour Monsieur, je vous en prie asseyez-vous. Que puis-je pour vous ?

- Je voudrais acheter une maison mais je n’ai pas d’apport et je n’ai pas les moyens de payer les mensualités. Pouvez-vous m’aider ?

- Bien sur ! Comme la valeur des maisons ne fait que monter, il n’est pas nécessaire d’avoir un apport. En plus, nous pouvons vous donner un taux d’intérêt vraiment bas. Nous les augmenteront plus tard. Vous verrez, y’a pas de lézard ?

- Vraiment ? Bon alors pas de problème. Hummmh. Il y a autre chose … Mon employeur est un vrai nul et il se pourrait qu’il ne m’ai pas donné de contrat de travail. Ca vous pose un problème ?

- Ha ha ha. Meuh non. Nous pouvons vous obtenir une déclaration bi.don  et vous pourrez y inscrire votre propre emploi et même votre salaire.

- Vous êtes géniaux. Ca fait vraiment plaisir de faire affaire avec des gens comme vous.

- En fait, ce n’est pas nous qui vous prêtons l’argent - une banque le fera – et nous ne faisons pas vraiment attention aux remboursements du prêt. Alors OK ?

- C’est le rêve. Et bien allons-y.

 

Quelques semaines plus tard, à la Fisrt Bank :

 

- Je ferais mieux de me débarrasser de tous ces contrats hypothécaires. A force de traîner dans ma poubelle, ils commencent à embaumer mon bureau. Je serai vraiment reconnaissant envers les gars sympas de New York qui les achèteront pour faire de la performance dans leurs portefeuilles magiques. Tiens, je vais tout de suite les appeler.

 

Voyons maintenant ce que font les gars sympas de New York :

 

- Pffff ! Nous ferions mieux fait de nous débarrasser de ces pu.tains de contrats hypothécaires avant qu’ils attirent les mouches.

- Mais, patron, qui va vouloir acheter ces da.ubes ?

- Réfléchissons un peu. Et si nous créons un titre obligataire et que nous utilisons ces d.aubes de contrats hypothécaires comme garantie ? On pourrait appeler ça CDO ? Comme ça nous pourrons vendre ces obligations à des investisseurs et nous paieront les coupons avec les intérêts des hypothèques. Qu’en pensez-vous ?

- Mais on ne fait pas un cheval de course avec un bou.rrin

- Evidemment. Pris individuellement, ces contrats sont de belles da.ubes ; mais si on les regroupe alors ils deviendront plus présentables. Et vu que les prix des maisons montent toujours, nous n’avons pas beaucoup d’inquiétudes à avoir.

- Je reste circonspect.

- Les nouvelles obligations marcheront comme ça : elles seront fabriquées à partir de trois niveaux (ou tranches) que nous appellerons les « bonnes », les « moins bonnes » et les « po.urries ». Si certains des contrats hypothécaires venaient à faillir, alors nous paierons les intérêts en priorité à la « bonne » tranche, puis à la « moins bonne » en deuxième et à la « po.urrie » en dernier.

- Je commence à piger. Et comme ceux qui ont investi dans la « bonne » tranche ont pris moins de risques alors nous leur donnerons un intérêt plus faible, n’est ce pas ? Ceux qui ont pris le plus de risques recevront un intérêt plus élevé.

- Exactement. Mais attendez, on peut encore mieux faire. Nous allons acheter des titres très sûre pour les mettre dans la « bonne » tranche. Comme ça, les agences de notation donneront à la tranche la moins risquée un triple A au lieu d’un simple A.

- Génial.

- Rêvons un peu, il se pourrait qu’ils donnent à la tranche « moins bonne » un triple B au lieu d’un B. Par contre, pour la tranche « po.urrie », il n’y a absolument aucun espoir. Ce n’est même pas la peine de demander une note vu qu’elle sera forcément négative. 

- Vous êtes un génie boss.

- Oui je sais.

- Mais à qui allons nous vendre ces tranches ?

- Les tro.uduc de la SEC ne vont pas nous laisser vendre cette d.aube aux veuves et aux orphelins. Je pense plutôt viser les zinzins.

- Comme qui ?

- Comme les compagnies d’assurances, les banques, les petites villes de Norvège, le conseil d’administration de l’université du Kansas. Bref, à tous ceux qui recherchent une forte sécurité dans leurs investissements.

- Oui mais personne ne va vouloir acheter les tanches « po.urries ».

- C’est vrai que personne ne sera assez stupide. Bon, nous allons les garder pour nous-mêmes et comme ça nous bénéficierons d’un joli taux d’intérêt.

- C’est grandiose, mais ce n’est pas en utilisant les contrats hypothécaires comme garantie à de nouveaux titres obligataires que nous allons vraiment nous en débarrasser. Sur le plan comptable, ne devons-nous pas les inscrire sur nos comptes ?

- Non, bien sur que non. Les mecs qui ont écrits les règles comptables nous autorisent à créer une société écran aux Iles Caïman pour y transférer la propriété. La da.ube va être inscrit sur le bilan de cette coquille vide, pas sur le notre. Pour masquer ce tour de passe-passe, nous allons donner le nom fantaisiste de SVP (Special Purpose Vehicle).

- C’est génial, mais pourquoi nous laisseraient-ils faire ça ?

- Nous avons convaincus les autorités qu’il était d’une importance vitale pour la santé du système financier des Etats-Unis que les investisseurs ne sachent rien sur ces transactions complexes et ce qu’il y a derrière.

 

Allons voir comment ça se passe chez régulateurs :

 

- Monsieur, en tant qu’investisseur et citoyen responsable, je vous demande de réformer nos institutions financières  pour y établir la plus grande transparence et la plus grande franchise dans les rapports financiers.

- Vous pouvez compter sur moi.

 

Chez le fond de pension du village norvégien :

 

- Allo la First Bank ?

- Oui, bonjour.

- Salut, nous n’avons pas reçu notre intérêt mensuel.

- Ouais, ça tombe bien que tu appelle mais ce qui se passe ici est complètement di.ngue. Il semble que les trouducs qui ont souscrit dans les contrats hypothécaires qui financent les intérêts de votre CDO ne sont pas capable de régler leurs dettes.

- Hey. Attendez une minute. Nous avons acheté les «  bonnes » tranches triple A du CDO. Vous savez, les plus sûres. Nous sommes supposés être les premiers à être payés.

- Malheureusement le remboursement des prêts est beaucoup plus difficile que nous le pensons et il y a très peu de cash qui entre. Franchement, je vous assure que nous sommes aussi déçus que vous.

- Oui mais vous m’aviez dit que les prix des maisons montaient toujours et que vos emprunteurs pouvaient toujours refinancer leurs hypothèques.

- C’était une mauvaise prévision. Nous avons me.rdé. Désolé

- Et le triple AAA des agences de notation ?

- Ils ont m.erdé aussi.

- Mais cette obligation était garantie. Et les assureurs qu’est ce qu’ils font ?

- Ils n’ont pas suffisamment d’argent de côté pour couvrir ce bo.rdel. Ils ont m.erdé.

- Bien. C’est super et que suis-je supposé dire à mes villageois ?

- Dis leur que tu as m.erdé.

 

Par Dicarno
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Vendredi 30 novembre 2007

L’impasse financière

 

 

La plupart des gens sont convaincus que le pire de la « crise des subprimes » est derrière nous et que les choses reviennent doucement à la normale. Cependant, dans leur optimisme béat, ils n’ont pas vraiment pris conscience de l’ampleur des dégâts. Pourtant, l’ensemble de la communauté financière ne cesse d’avouer (certes à demi mots) qu’elle est dans l’incapacité d’évaluer le niveau des pertes dont l’origine se situe au niveau des titres adossés à des actifs américains (Asset Backed Securities et Mortgage Backed Securities). Tous ceux qui ont souhaité en apprendre davantage sur le sujet ont entendu dire qu’il s’agissait avant tout d’une crise concernant le défaut de paiement des emprunteurs subprimes. En revanche, parmi tout ceux que je connais, peu ont réussi à comprendre que le problème des hypothèques sur le résidentiel américain a formé la première vague d’un tsunami financier.

 

Récemment, dans l’état de l’Ohio, il s’est produit un évènement qui est passé quasi inaperçu en France. Pourtant ce jugement va faire jurisprudence. Un juge fédéral, C.A. Boyko dans le district de la cour fédérale de Cleveland, a rendu un verdict dans lequel la filiale américaine de la Deutsch Bank n’avait strictement aucun droit pour saisir 14 maisons pour lesquelles les propriétaires étaient en défaut de paiement, sous prétexte qu’elle était dans l’incapacité de fournir les documents attestant qu’elle était propriétaire des hypothèques. Tout ce que les avocats de la Deutsche Bank purent présenter fut un document mentionnant « l’intention de transferts des droits hypothécaires. » Bref, ils ne purent apporter les titres de propriété de l’hypothèque constituant la preuve essentielle dans le droit foncier.

 

Si la Deutsche Bank fut dans l’incapacité de prouver la possession des titres de propriété c’est parce que les banques de Wall Street vivant chichement de la titrisation ont acheté des dizaines de milliers d’hypothèques à de petits établissements financiers régionalement implantés. Puis les banques ont assemblé ces dizaines de milliers d’hypothèques pour en faire des obligations.  Ces titres furent notés AAA par les agences de notation. Enfin les banques ont vendu ces obligations avec profit à toutes sortes d’investisseurs qui pensaient naïvement acheter des titres non risqués dégageant un fort rendement. Les investisseurs n’ont jamais réalisé qu’une partie de leurs titres reposait sur un gisement de crédits dont la qualité était plus que douteuse.

 

Les bénéfices engrangés depuis 1998 par les grandes banques d’affaires furent tellement exorbitant qu’elles évitèrent soigneusement d’expliquer quels pouvaient être les modèles de risques utilisés par les professionnels de la titrisation. D’ailleurs ce ne fut surement pas Standard & Poor’s, Moody’s ou fitch, les trois grandes sociétés de notation d’entreprises qui allaient s’y intéresser puisque le conflit d’intérêt était trop grand. Cette omerta a subitement était dévoilée lorsque en août dernier les grandes banques ont toutes publié les unes après les autres des rapports liés aux désastres sur les pertes des subprimes.

 

La décision rendue par le tribunal fédéral de l’Ohio fut un véritable cataclysme dans le landernau financier. En fait, il s’agissait ni plus ni moins que de l’évaporation immédiate de la garantie des banques, à travers l’hypothèque des biens immobiliers, sur les prêts qu’elles accordaient inconsidérément à des gens qui n’en avaient pas les moyens. Comment cela fut-il possible ? En fait, en raison de l’inextricable dispersion des titres de propriétés à travers l’histoire des échanges de l’obligation titrisée, personne n’est en mesure de déterminer avec exactitude qui détient réellement le titre de propriété des hypothèques. Au regard des milliers de milliards de dollars de dettes hypothécaires en circulation, autant chercher une aiguille dans des dizaines de bottes de foin.

 

Le juge Fédéral de l’Ohio avait exigé de la Deutsche Bank qu’elle apporte la preuve qu’elle était propriétaire des hypothèques. La Deutsche Bank avait bâti sa défense sur le fait qu’il était de notoriété publique que les banques réalisaient des saisies depuis des années et sans que cela pose de problème à quiconque. Mais le juge rétorqua que « ce n’est pas parce que les banques semblent avoir adopté cette façon d'agir depuis si longtemps sans être importunées que cette pratique avait force de loi.» Comme on peut s’y attendre, la Deutsche Bank refusa de commenter le verdict et d’en faire la publicité.Cependant, la nouvelle s’est répandue à travers tous les Etats-Unis en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire parmi les centaines de milliers de propriétaires pris à la gorge par la hausse des taux d’intérêts à un moment où l'économie américaine semble s'enfoncer inexorablement dans la récession.

 

La bulle immobilière aux Etats-Unis qui s’est mise en place vers 2001-2002 après que le président du conseil des gouverneurs de la Réserve Fédérale, Alan Greenspan, a enclenché la plus agressive série de réductions des taux d'intérêt de toute l'histoire de la banque centrale des Etats-Unis. Greenspan manifesta clairement son intention de remplacer la bulle Internet par celle des prêts hypothécaires afin de soutenir, à travers la consommation, la croissance du PIB. Au moment même où les Etats-Unis déclarèrent la guerre au terrorisme, Greenspan soutint que c'était le seul moyen d'éviter que l'économie US entre dans une profonde récession. La guerre n’a pas seulement besoin de chère fraîche, il lui faut aussi des capitaux. Rétrospectivement, une récession en 2002 aurait été beaucoup moins douloureuse que celle à laquelle les Etats-Unis, et a fortiori le monde, vont être confrontés.

 

La dernière phase de toute bulle spéculative est toujours identique. Cela fini toujours de la même manière. Il suffit pour cela de se reporter aux très nombreux exemples de l’histoire financière. Au cours des deux dernières années avant l’éclatement de la bulle immobilière, les banques régionales étaient fermement convaincues qu'elles pouvaient revendre les prêts hypothécaires à une maison financière de Wall Street afin qu'elles les segmentent tout en les entremêlant avec des milliers d'autres prêts hypothécaires de bonne et de mauvaise qualité pour finalement les revendre sous la forme de titres adossés à des créances hypothécaires. Face aux profits générés et aux promesses de gains, chaque acteur est devenu de plus en plus téméraires. Les prêteurs furent de moins en moins regardant sur la solvabilité des futurs propriétaires. Les prêteurs ne prenaient même pas la peine de s’assurer si le candidat à l’acquisition d’un bien immobilier avait un emploi ! D’ailleurs, pourquoi l’aurait-il fait puisque le prêt était systématiquement revendu à quelqu’un qui ne vérifiait pas la marchandise. Et d’ailleurs ce quelqu’un qui ne vérifiait pas la marchandise, pourquoi l’aurait-il fait puisque lui-même s’empresser de le fourguer à quelqu’un d’autre qui n’avait lui-même aucun intérêt à vérifier la marchandise ? La fraude sur les dossiers des emprunteurs pu se développer à grande échelle à un moment où le défaut de remboursement des emprunteurs était historiquement bas.

 

La plupart des contrats hypothécaires à taux variable vendus aux emprunteurs « subprimes » ont été conclut en 2005 et 2006, c'est-à-dire au cours de l’ultime phase du développement de la bulle immobilière. En raison du différé de deux ans dans l’exécution des clauses des contrats hypothécaires à taux variables, l’année 2007 fut marquée par l’explosion du nombre de défaut de remboursement des prêts hypothécaires. L’année 2008 s’annonce tout aussi noire. Une nouvelle vague de défaut de paiement va survenir. Entre décembre 2007 et le 1er juillet 2008, plus de 690 milliards de dollars en prêts hypothécaires feront face à une augmentation des taux d'intérêt. Face à l’inévitable hausse de la mensualité, des centaines de milliers de propriétaires qui n’avaient pas les moyens de s’acheter un bien immobilier seront obligés d'utiliser le dernier recours de tout propriétaire c'est-à-dire qu'ils devront cesser de faire les versements hypothécaires.

 

Or, c’est ici que la décision du tribunal de l'Ohio prend toute son importance. En effet, cette décision nous donne la garantie que la prochaine phase de la crise hypothécaire US aura la dimension d'un tsunami financier. Si le jugement de cette cause de la Deutsche Bank dans l'État de l'Ohio est maintenu par la Cour Suprême des États-Unis, des millions de foyers en défaut de paiement ne pourront être saisi par les banques afin de les revendre. Parmi les 690 milliards de dollars d’intérêts sur les prêts hypothécaires à taux variables que les établissements financiers doivent percevoir, ils ne sont, majoritairement, pas répertoriés dans la catégorie des « subprimes » mais dans celle des « primes » c'est-à-dire la catégorie supérieure.

 

Selon la « First Americain Loan Performance, » il y a un total de 1 400 milliards de dollars uniquement en intérêt lié à des hypothèques à taux variable. Une récente étude a permis d'établir que ceux qui ont emprunté sur des hypothèques à taux variable vont connaître une augmentation des taux d'intérêt dans les prochain 9 mois. Et alors, plus de 325 milliards de dollars de prêts ne pourront rencontrer leurs mensualités et rendront techniquement un million de propriétaires en défaut de paiement. Mais si les banques sont dans l'impossibilité de saisir les maisons pour compenser le rendement négatif des prêts hypothécaires, le système bancaires des États-Unis et tout un tronçon du système bancaire mondial fera face à une impasse financière tellement grande qu'en comparaison, la Grande Dépression des années 1930 nous semblera n'avoir été qu'une « peccadille ».

 

 

 

 

Par Dicarno
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Mercredi 17 octobre 2007
Le krach de 1987
 
La lune de miel de l’Amérique avec la politique d’endettement pris fin lors du krach financier d’octobre 1987. C’est à partir de cette date que le monde vit officiellement sous le régime de l’économie de bulles. A l’origine, le krach d’octobre 1987 était inhérent à la politique de change de l’US dollar, mais cette crise s’est rapidement propagée, par ricochée, à l’ensemble des actifs. Ainsi, les effets furent à la fois mondiaux et surtout durables. Peu d’évènement de nature économique ont une portée et un impact aussi significatif dans la vie des gens. Pourtant, la très grande majorité de la population ignore, ou ils ont oublié, qu’il s’est produit un krach financier majeur en 1987 et qu’ils continuent, en 2007, à en subir directement les conséquences. Pour comprendre pourquoi nous vivons dans une économie de bulles, remontons le temps quelques mois avant octobre 1987, c'est-à-dire au 22 septembre 1985 précisément.
 
Ce jour là, les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France se sont réunis à l’hôtel Plaza de New York pour signer un accord d’intervention sur le marché des changes afin de faire baisser l’US dollar. Ainsi, dix milliards de dollars furent injectés progressivement sur le marché des changes si bien que l’US dollar se déprécia beaucoup plus que prévu. Le 22 février 1987, afin d’enrayer la chute de 50% de l’US Dollar en l’espace de quinze mois, les mêmes pays cités précédemment plus le Canada se rencontrèrent à Paris dans l’aile du Louvre accueillant autrefois le ministère des finances. Ils s’accordèrent pour acheter de l’US Dollar.
 
Cette double intervention sur les marchés des changes ne fut pas anodine. Entre les accords du Plaza et ceux du Louvre, la donne n’était plus la même. En effet, la dépréciation de l’US Dollar favorisant les exportations contribua à doper la croissance économique américaine et donc, les marchés actions ; mais, la rapide création de richesse généra inévitablement des tensions inflationnistes. L’argent coulait à flot et tout le monde voulait sa part du gâteau. Or l’inflation est l’ennemi juré des marchés financiers car, outre la hausse du coût de l’argent, c’est la détérioration de la valeur nominale des actifs existants qui est en jeu.
                                                                   
Le robinet à crédit était grand ouvert pour les particuliers, les entreprises et les investisseurs. Beaucoup s’endettaient pour acheter des titres boursiers. Comme on l’a mentionné plus haut, c’est au cours de cette période que les américains ont pris l’habitude de consommer à outrance et de vivre au dessus de leurs moyens. Ainsi à partir du printemps 1987, la communauté financière commença à vivre au rythme du déficit commercial des Etats-Unis. A chaque fois que le chiffre de la balance commercial était publié, l’US Dollar subissait des pressions à la baisse et, par symétrie, les taux d’intérêts subissaient des pressions à la hausse. Or, dans un contexte de dépréciation d’une monnaie, pour continuer à trouver des acheteurs de dettes, les taux d’intérêts doivent être attractifs. Anticipant une hausse des taux de la banque centrale américaine, les acheteurs de « fed funds » (i.e. les T-notes ayant une maturité de 10 ans) poussèrent les taux longs à la hausse. Ainsi, ces derniers s’envolèrent de 7% à 11% entre janvier et octobre 1987.
 
La hausse des taux d’intérêts est une plaie pour les gestionnaires de fonds obligataires dans la mesure où les anciennes positions sont affectées de manière négative. Si vous avez acheté un titre obligataire avec un rendement de 6% et que les nouveaux titres sont émis à 10%, vous aurez du mal à trouver quelqu’un voulant acheter votre titre à 6% au prix de celui à 10%. C’est donc tout naturel de trouver la compensation de la différence de rendement dans le prix du titre. De ce fait, plus les taux d’intérêts montent et plus les gains et les plus-value latentes engendrés sur les anciennes positions se réduisent comme peau de chagrin.
 
La brutale hausse des taux d’intérêts fut à l’origine du krach des marchés actions. Pourtant, au départ, les investisseurs des marchés actions furent ravis de la hausse des taux d’intérêts puisque cela les confortaient dans l’idée que tout allait pour le mieux dans le meilleurs des mondes qui gagnent. Le Dow Jones s’apprécia de 43.6% entre le 31 décembre 1986 (1 896.02 points) et le 25 août 1987 (2 722.46 points). Aussi surprenant soit-il, les investisseurs interprétaient le mouvement de hausse des taux comme un signe patent de la bonne santé de l’économie américaine. Ils affichaient donc au début un optimisme béat sur la croissance durable de l’économie américaine. Mais comme la hausse d’intérêt fut beaucoup plus vigoureuse que prévu, peu à peu, les investisseurs des marchés actions commencèrent à prendre peur. En effet, ils prirent conscience que finalement la continuelle hausse des taux d’intérêts pourraient se révéler être un frein aux investissements et aux financements de l’économie et donc, à terme, à la continuité de la croissance économique. Ainsi du mois d’août 1987 au dénouement final en octobre 1987, les marchés actions connurent quelques soubresauts.
 
Le Vendredi 16 octobre 1987 le Dow Jones perdit plus de 4%. Le Lundi 19 Octobre, suite au relèvement des taux directeurs de la banque centrale d’Allemagne, la Bundesbank, les taux d’intérêts à 10 ans atteignirent leur point culminant, mais c’est l’annonce d’un déficit commercial beaucoup plus important que prévu qui fut le détonateur de l’explosion. Les marchés actions dévissèrent littéralement. Le Dow Jones s’effondra de 22,6%. Cette séance, connut sous le vocable de « Lundi noir » en référence au fameux « Jeudi noir » du 24 octobre 1929, fut la plus forte baisse de l’histoire financière des Etats-Unis (22.6% en 1987 vs 12,8% en 1929). Les volumes des titres échangés au cours des séances du 19 et du 20 octobre 1987 furent particulièrement étoffés. Plus de 604 millions de titres changèrent de mains, soit plus de 3 fois le volume d’activité du mois de septembre précédent.
 
Beaucoup d’investisseurs des marchés actions couvraient les risques de marchés de leurs positions au comptant par l’utilisation des marchés à terme (notamment par des contrats futures). Avec la chute rapide des marchés actions, tous les intervenants souhaitèrent solder simultanément les positions au comptant et à terme. Cependant, le « program trading » des marchés à terme n’avait pas été conçu pour traiter autant d’ordres à la fois. De ce fait, il pouvait s’écouler plus de deux heures entre le passage d’un ordre et son exécution ce qui généra un écart de prix entre le contrat future et l’indice au comptant de près de 18%. Comme il était impossible de passer un ordre sur les marchés à terme, il fut impossible d’effectuer le moindre arbitrage. Ce dysfonctionnement informatique alimenta encore la panique générale.
 
La chute du Dow Jones se propagea comme une trainée de poudre. L’ensemble des places financières furent affectés. La palme de la chute la plus vertigineuse revint à Hong Kong avec une perte de 45.8% ; mais Sydney perdit 41.8%, Londres 26.4%, Toronto 22.5%, Tokyo 14.90%, Paris seulement 9.5%. Si les pertes sur les marchés actions furent considérables, il n’empêche, celles essuyés par les obligations furent, financièrement parlant, beaucoup plus lourdes. Le grand public a tendance à ne se concentrer que sur les marchés actions, mais du fait de l’interdépendance des marchés financiers, c’est l’ensemble des actifs (marchés actions, obligations, monétaires et marchés des changes) qui firent l’objet de la grande faucheuse.
 
Si le double krach de 1987 n’a pas laissé de traces indélébiles dans la mémoire collective, c’est parce qu’à la différence du krach de 1929, il n’a pas été suivi par une crise économique. De plus, le marché obligataire fut rapidement normalisé par un effondrement des taux long et les marchés actions regagneront rapidement le terrain perdu. Le 20 octobre le Dow Jones gagnait 102.30 points et le 21 octobre, 186.9 points. On oublie trop souvent combien le passé d’un individu peut avoir des répercussions sur ses actes. Allan Greenspan avait personnellement souffert des ravages sociaux nés de la crise économique de 1929. On peut aisément comprendre qu’il n’a pas souhaité, en tant que président de la Réserve Fédérale, reproduire les erreurs commises dans la gestion de la crise de 1929.
 
D’emblée, en affirmant publiquement que la Fed jouerait le rôle du prêteur en dernier ressort, c'est-à-dire qu’elles effectueraient les opérations de refinancement d’urgence des banques et maisons de titres (les brokers) qui seraient en difficultés, Greenspan a écarté le risque systémique qui menaçait l’ensemble des marchés financiers. Les banques centrales des autres pays en firent autant. La Fed a adopté une attitude qu’elle reproduira à plusieurs reprises au cours des années qui ont suivi. Cependant, à la différence d’octobre 1987, la Fed passa à l’acte le 23 septembre 1998, lors du naufrage du hedge fund Long Term Capital Management (LTCM) en injectant x milliards de $, le 11 septembre 2001 en injectant X milliards de $, et du 9 au 13 août 2007 en injectant X milliards de $. En 1929, les économies s’étaient repliées sur elles-mêmes suite à des mesures restreignant le crédit. Pour éviter l’asphyxie de l’économie américaine, Greenspan décida de laisser les vannes du crédit grandes ouvertes. Les américains purent continuer à consommer et le principal moteur de la croissance américaine fut préservé.
 
L’injection massive de liquidités sur les marchés fut le fil conducteur du mandat de Greenspan. Prisonnier entre la maîtrise de l’inflation et la nécessité de préserver la croissance, puis de financer les déficits jumeaux (déficit de la balance commercial et des paiements consécutive aux dépenses militaires à partir de 2001) Greenspan n’a cessé de louvoyer entre Charybde et Scylla. Cependant, il va bien devoir reconnaître que l’injection massive de liquidités est à l’origine de l’économie de bulle dans laquelle nous vivons. Certes, à force de baisser les taux, les banques centrales ont en apparence fait quasiment disparaître l'inflation des biens de consommations courantes, mais d’autres biens, comme par exemple les biens immobiliers, connaissent des phénomènes hyper-inflationnistes. D’ailleurs Greenspan, qui jusqu’à présent était vénéré, commence à voir son aura s’effriter. En effet, il subit de très vives critiques de la part de la presse américaine qui s’inquiètent de la proportion du krach immobilier qui frappent actuellement les Etats-Unis.
 
Par Dicarno
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Mercredi 17 octobre 2007

Le coup fatal à Bretton Woods et les conséquences des chocs pétroliers

 
Il est difficile de dire que le dégonflement des bulles Internet et des TMT constituait un cas isolé, une anomalie, un phénomène atypique. Même si, pour ce qui concerne les bulles spéculatives, la mémoire collective est particulièrement sélective, sachez que leurs éclosions et leurs explosions ne constituent pas des phénomènes rares ; cependant, ce qui est nouveau, c’est la fréquence de leurs apparitions et de leurs disparitions. En fait, la naissance et la mort des bulles spéculatives que nous avons récemment vécu ou que nous sommes en train de vivre ont toutes au départ pour corollaire une décision politique. Cette décision est résumée et commentée dans l’article « L'homme qui dévalua deux fois le dollar » publié dans Le Monde du 25 avril 1994 de François Renard :
 
« Le dimanche 15 août 1971 au soir, le président Nixon surprend le monde entier en annonçant la suppression de la convertibilité en or du dollar, l’instauration d’une taxe de 10% sur les importations et un blocage des prix et des salaires américains pour trois mois. Dans un discours « musclé », il affirme vouloir « protéger contre les spéculateurs qui ont déclaré une guerre ouverte au dollar, pilier de la stabilité monétaire dans le monde, et en même temps améliorer la balance des paiements, tout en augmentant le nombre des emplois ». Il veut « créer les stimulants à court terme les plus forts de notre histoire pour les investissements et les équipements ». Enfin, Richard Nixon accuse les pays « saccagés par la guerre », Japon et Allemagne notamment, d’être devenus des concurrents puissants, après avoir reçu des États-Unis une aide considérable (143 milliards de dollars) : il entend bien « qu’ils prennent une part équitable du fardeau pour la détente, pour la liberté du monde ». Il conclut d’un fort mouvement de menton : « Il n’y a pas de raison que les États-Unis se battent avec une main attachée dans le dos. »
 
Sans doute le chef de l’exécutif américain se vantait en parlant de « la politique la plus neuve et la plus complète entreprise depuis quarante ans » (allusion au New Deal, de Franklin D. Roosevelt pour sortir de la crise de 1929). Il faudra attendre le début des années 80, avec le président Reagan, pour voir se redresser un dollar qui, en 1978, dut faire l’objet d’un plan de sauvetage par Jimmy Carter. Le déficit commercial apparu en 1971 allait se perpétuer jusqu’à nos jours, tandis que l’inflation allait connaître un pic en 1980, avant de reculer progressivement. »
 
Comme nous allons le voir un plus loin, le double krach des marchés obligataires et des marchés actions d’octobre 1987 à Wall Street est l’une des conséquences indirectes d’une part de la décision prise par Nixon de faire du dollar une monnaie flottante et, d’autre part, de la politique monétaire mise en œuvre par la FED pour faire face à ce double krach. Cependant, avant de nous attarder aux évènements d’Octobre 1987, il est encore nécessaire de remonter un peu dans le temps.
 
Au lendemain de la seconde guerre mondiale, le tissu socio-économico-industriel de l’Europe et de l’Asie étaient à l’agonie. Or, pour les milieux qui compte à Washington (cf la corporatocratie, i.e. les entreprises qui, pour leurs seuls intérêts, influencent et financent les politiques), il n’était pas envisageable de se réfugier à nouveau, comme ce fut le cas à l’issue de la première guerre mondiale, dans les dogmes de la doctrine Monroe et de laisser le monde se reconstruire sans elle. Pour financer le développement de son économie et disposer des ressources nécessaires pour asseoir son influence politique et militaire sur le monde « libre » (i.e. les pays du bloc de l’ouest), les Etats-Unis avaient besoin de faire perdurer la croissance économique. Ceci supposait un développement des échanges internationaux et notamment de favoriser l'essor des liquidités internationales. La question de la circulation de la masse monétaire est un problème central car les entreprises ont besoin de monnaie pour développer leurs activités et pour payer leurs transactions, et les Banques Centrales ont besoin de liquidités pour constituer leurs réserves de change. 
La question de l'approvisionnement en moyens de paiement fut réglée en juillet 1944 dans une petite ville du New Hampshire : Bretton Woods. Concrètement, les accords de Bretton Woods ont mis en place le nouveau Système Monétaire International (SMI). Les accords de Bretton Woods ont à la fois posé le principe de la libre convertibilité des monnaies et celui de définir un système de parités fixes. Ainsi, chaque pays devait déclarer au Fonds Monétaire International une parité officielle définie en or ou en dollar. Comme les Etats-Unis détenaient alors les ¾ du stock d’or mondial, ils étaient les seuls à pouvoir garantir la convertibilité-or de leur monnaie. Les marges de manœuvres des pays participants à ce système étaient relativement étroites puisque les parités étaient encadrées par des marges de fluctuations de plus ou moins 1% à l'intérieur desquelles les taux de change, qui résultent des offres et des demandes de monnaies, devaient être maintenus. De ce fait, les banques centrales de chaque pays participants à ce système se devaient de défendre la valeur de leur monnaie en intervenant sur les marchés des changes. En 1947, les Etats-Unis instaurèrent une double convertibilité de l’US dollar contre de l’or au prix de 35$ l’once.
A posteriori, il apparaît que la plus grande victoire des Etats-Unis lors de la seconde guerre mondiale, n’a pas été Guadalcanal ou le débarquement de Normandie, mais Bretton Woods. En effet, à la lecture de l’histoire, les accords de Bretton Woods ont consacré l’Imperium des Etats-Unis sur la scène politique et économique internationale. En faisant à la fois de l’US dollar une monnaie de réserve internationale et la monnaie de paiement des échagnes internationnaux, les Etats-Unis étaient parvenus à se faire octroyer le « privilège exorbitant » (une expression attribuée à de Gaulle en 1965 mais en fait prononcée par son ministre des Finances, Giscard d'Estaing) de s’endetter au détriment des autres nations. Dès lors, le déficit extérieur américain qui est réglé par une création de dollars via l’émission des governements bonds devient ainsi le principal vecteur de création de liquidités. En cas de déficit de leur balance des paiements, le Trésor américain paye ses créanciers en dollars alors que les autres pays ne disposent pas de la possibilité de payer leurs créanciers avec leur monnaie nationale. Emmanuel Kant avait, dans son « Projet de paix perpétuelle » (1795), dénonçait ce privilège en soulignant : 
« L'invention ingénieuse en ce siècle d'un peuple de commerçants » [les Anglais]. Il consiste en « un système de crédit où des dettes portant une signature souveraine et certaine s'accroissent indéfiniment vis-à-vis d'autres puissances mais restent en permanence convertibles en moyens de paiement ». Et de préciser : « Un tel arrangement revient à se constituer un trésor pour faire la guerre... plus considérable que l'addition des trésors publics de tous les autres Etats réunis. »
Dès le départ, des voix s’élevèrent pour dénoncer l’aspect contradictoire entre les rôles de l’USD comme monnaie de réserve des banques centrales et comme monnaie de paiement dans les échanges internationaux. Une des critiques portait sur le caractère inflationniste qui, tôt ou tard, interviendrait à travers les déséquilibres entre l'offre et demande de l’US dollar. Une autre critique résultait du fait qu’en se reposant sur l’US dollar, le SMI dépendait de la santé de l'économie américaine. Or l’économie américaine commença à subir la concurrence des entreprises européennes et japonaises au cours des années 1960. Dans le même temps deux sources générant des déséquilibres budgétaires firent leur apparition : la guerre au Vietnam et les investissements directs des firmes américaines vers le reste du monde. 
Le déficit de la balance des paiements américaine se creusa. Ce déséquilibre fut financé à travers l’émission des obligations d’Etat, qui constitue, avec les crédits consentis aux particuliers, l’une des principales sources de création monétaire. A partir de là, l’offre de dollar s’emballa. Le seuil d'inconvertibilité du dollar en or fut atteint en 1964 lorsque la masse des dollars détenue par les Banques centrales étrangères excéda le stock d'or détenu par les Etats-Unis. Les déficits successifs de la balance des paiements des Etats-Unis entraînèrent, au fil du temps, une diminution progressive de ses réserves d’or. En 1971, pour la première fois depuis le début du XXème siècle, la balance commerciale américaine fut négative. C’est donc suite à une accélération des demandes de conversion de dollar en or, que le Président Nixon porta le coup fatal au SMI en décidant, le 15 août 1971, de suspendre la convertibilité or du dollar. Le SMI fut achevé par les accords de la Jamaïque de janvier 1976 qui officialisa la fin du système des parités entre les devises et la démonétisation de l'or. 
L’ère du flottement des monnaies non gagées sur l’or venait officiellement de commencer. A vrai dire, les deux fondements du SMI (convertibilité or-dollar et parité des taux de change) avaient déjà reçu le coup de grâce depuis un certain temps. En effet, en décembre 1971, les accords du Smithsonian Institute à Washington portèrent le prix officiel de l’or de 35 à 38 dollars ; le 12 février 1973, le dollar fut à nouveau dévalué de 10 %. En mars 1973, la communauté européenne signa les accords de Bruxelles qui supprimèrent purement et simplement les marges de fluctuation. 
Comment analyser ces évènements ? L’évolution des économies dans le monde des changes flottants peut être perçue comme un refus des agents économiques de subir la contrainte du régime des parités fixes. En ouvrant la boîte de Pandore de l’inflation, les tenants et aboutissant de l’économie, et donc de la politique, des Etats-Unis ont cédé à la tentation de profiter pleinement de l’image et de la position de l’US dollar pour leurs seuls profits. La fin du SMI a naturellement conduit à la recherche de nouvelles formes de régulation des marchés des changes. 
L’automne 1973 fut marqué, du fait de sa portée, par un évènement politique majeur. En fait, cet évènement est indirectement lié à un autre évènement alors passé totalement inaperçu : le « Peak Oil » atteint en 1971 par les Etats-Unis. Le pétrole est un liquide sous pression. Cette pression dépend de la quantité du liquide présent dans la poche. Plus il y en a, et plus la pression est importante. Tant que la pression est suffisante, l’extraction du pétrole peut s’effectuer sans trop d’effort. Le « Peak Oil » correspond au moment où disparaît la pression naturelle d’un forage. Dès lors, lorsqu’un puits a atteint le « Peak Oil », c’est le signal que le puits est au seuil de l’assèchement total. Puits après puits, les entreprises du Texas et de Louisiane constatèrent la disparition de leurs principales richesses. Beaucoup d’entre elles firent faillites dont celle de Georges W. Bush en personne. Pour continuer à extraire du pétrole, il devint nécessaire de creuser plus profondément. Pour cela, il fallut utiliser des méthodes et des moyens toujours plus sophistiqués, et donc plus chers. En devenant plus cher, il est devenu rentable d’exploiter des forages de plus en plus difficile d’accès. Les entreprises de prospections se sont alors enfoncées toujours plus loin dans les zones inhospitalières de la planète : dans les forêts équatoriales comme en Amazonie ou en Guinée, dans les zones glaciales de l’Alaska ou de Sibérie, dans les profondeurs maritimes en mer du Nord ou dans le golfe du Mexique, etc).
L’assèchement progressif des puits de pétrole au Texas et en Louisiane fut le signe manifeste que les réserves de pétrole des Etats-Unis, et donc en l’occurrence du monde, étaient en train de disparaître doucement mais sûrement. Dès lors, dans le but de ne pas se retrouver plus tôt que prévu à court de cette indispensable énergie, la politique étrangère des Etats-Unis fut de plus en plus conditionnée par la captation de pétrole en dehors de ses frontières. En fait, cela ne concerne pas seulement le pétrole, mais comme toutes les activités des économies industrialisées dépendent en premier lieu du pétrole, nous avons tendance à focaliser notre attention sur cette source d’énergie. Le fonctionnement de notre société est dépendant de l’approvisionnement en pétrole. L’industrie, l’agriculture, les transports, les commerces, les hôpitaux, etc. dépendent du pétrole bon marché. Tant que celui-ci reste bon marché, tout fonctionne. Cependant, à partir du moment où le prix du baril de pétrole s’envole, alors c’est la continuité de notre mode de vie qui est en danger. Au cours de l’automne 1973, le monde occidental a eu un premier aperçu de ce que peut être une société vivant sous la loi du pétrole cher. 
Revenons à l’automne 1973, c'est-à-dire à notre évènement politique qui a basculé le monde dans une nouvelle dimension. Le 6 octobre 1973, la Syrie et l’Egypte attaquèrent conjointement et simultanément Israël. Le soutien logistique et la fourniture d’armes par les Etats-Unis permis à l’armée israélienne de renverser une situation mal engagée. Le cessez-le-feu intervint le 24 octobre 1973. Cependant, l’évènement le plus important de cette guerre se déroula à Koweït City où les membres de l’OPEP (excepté l’Iran) annoncèrent, le 17 octobre, un embargo progressif (réduction de 5% par mois) sur les livraisons de pétrole contre les Etats qui soutenaient Israël. N’ayant pas de stock, les pays occidentaux, dont toute la structure socio-économique est organisée autour du pétrole, en achetèrent « à tout prix ». Face à la peur de la pénurie, le prix du baril entama une ascension vertigineuse. Le prix du baril de pétrole quadrupla. En quelques semaines il passa de 2.5$ à 10$. L’embargo ne fut levé que le 18 mars 1974. Le prix du baril redescendit mais pas au niveau de celui du 17 octobre 1973.
Le premier choc pétrolier a eu des conséquences politiques, économiques, sociales et budgétaires. Sur le plan politique, outre la décision d’infléchir sa politique vis-à-vis d’Israël, les Etats-Unis, désormais méfiants vis-à-vis des pays membres de l’OPEP, décidèrent de s’appuyer sur le seul pays du cartel du pétrole ayant refusé l’embargo : l’Iran. Sur le plan économique, en fermant progressivement le robinet du pétrole, l’OPEP coupa littéralement les jarrets de la croissance économique des occidentaux. Le premier choc pétrolier généra une récession qui mit fin aux « Trente glorieuses ». Sur le plan social, le premier choc pétrolier entraîna la forte hausse des prix de production industrielle et agricole qui furent répercutées sur les prix à la consommation. Conformément à la théorie des cycles de Josef Schumpeter, de nombreuses industries furent incapable de faire face à la nouvelle donne. Ce fut le début d’une nouvelle ère de chômage de masse. Sur le plan budgétaire, la hausse brutale des cours du baril de pétrole alourdit considérablement la facture des pays dépendant à l’approvisionnement de « l’or noir ». Pour financer l’apparition des déficits (balance des paiements et balance commerciale), les gouvernements sont, d’une part, contraints d’augmenter les impôts et, d’autre part de faire appel à l’emprunt. La dette fut financée par l’émission d’obligations d’Etat ce qui contribua à augmenter significativement la masse monétaire en circulation, et donc, en conséquence, l’inflation. Pour l’ensemble des gens ayant vécu cette période, la décennie 1970 fut avant tout l’ère de l’inflation galopante compensée par des salaires en constantes augmentations.
 
Ce fut dans ce contexte de morosité économique qu’intervint, à partir du 16 janvier 1979 le second choc pétrolier suite au renversement du Shah d’Iran puis de la guerre Iran-Irak (1980-1988). Du jour au lendemain l’Ayatollah Ali Khomeini décida d’arrêter les exportations de pétrole. L’annonce de cette nouvelle entraîna instantanément une brutale hausse des prix sur les marchés d’autant plus que les stocks de tous les pays consommateurs étaient relativement bas. Comme le pétrole est la moelle épinière des économies modernes, tous les pays consommateurs se lancèrent, comme lors du premier choc pétrolier, dans une course effrénée pour se procurer le précieux pétrole. Le prix du baril passa de 10$ en septembre 1978 à 40$ en octobre 1979. L’Arabie Saoudite, devenue alors le principal allié des Etats-Unis au Moyen-Orient, vînt à la rescousse en augmentant drastiquement sa production et l’Iran recommença à exporter sa production. Les prix reprirent le chemin de la baisse soutenus par la réouverture du canal de Suez suite aux accords de Camp David. Mais avec la guerre Iran-Irak qui débuta le 22 septembre 1980, qui engendra l’insécurité autour du détroit d’Ormuz (point stratégique où convergent les supertankers transportant le pétrole saoudien, koweïtien, irakien, iranien, qatari, des émirats arabes unis, et de Dubaï) les prix s’enflammèrent à nouveau. Les mêmes causes faisant les mêmes effets, les économies occidentales furent à nouveau mises à rudes épreuves.
 
Le second choc pétrolier représente un tournant important dans l'évolution des politiques économiques. Face à la profondeur de la crise économique et plus particulièrement de la relation inflation/chômage, les conservateurs américains, représentés à la Maison Blanche par l’ancien acteur de série B Ronald Reagan, décidèrent d’abandonner les recettes de John Maynard Keynes au profit de celles de Milton Friedmann (l’un des grands promoteurs du libéralisme et du monétarisme, qui avait expliqué dans « Histoire monétaire des Etats-Unis » que l’aggravation de la crise de 1929 résultait de la diminution de la masse monétaire). Paul Volker fut nommé à la tête du Système des Réserves Fédérales en juillet 1979. En tant que Gouverneur de la « Fed », une institution privée appartenant aux grandes banque new yorkaises, il avait reçu pour mission de lutter contre l’inflation qui avait atteint 15% en rythme annuel en 1979. Concrètement, lutter contre l’inflation signifie mettre en place une politique restrictive sur la masse monétaire, et donc en théorie, une politique peu favorable à la croissance économique. Comme les Etats-Unis étaient en récession, le Gouverneur de la « Fed » avait forcément le soutien de la Maison Blanche et de Wall Street pour mener cette politique de rigueur (on verra plus loin pourquoi et comment le pouvoir politique et le pouvoir financier s’accommodent très bien de la création monétaire). A partir d’octobre 1979, il augmenta rapidement les taux de refinancement, les « Fed Funds », c'est-à-dire le prix de l’argent auquel les banques viennent prêter ou se refinancer auprès des banques centrales.
 
De Janvier 1979 à Août 1982, les taux des « Fed Funds » fluctuèrent entre 10 et 19% ce qui permit de contenir puis de diminuer la masse monétaire et donc l’inflation des prix à la consommation. La désinflation fut la conséquence de la baisse des salaires réels, de la récession mondiale qui entraîna de facto une chute des cours du pétrole et des autres matières premières (ce qui fut catastrophique pour les pays en voie de développement) et enfin de l'appréciation du dollar qui abaissa le prix des importations. La hausse des taux eu pour résultat d’augmenter les taux nominaux et surtout les taux d'intérêts réels. Cet écart entre taux nominal et intérêt réel attira les investisseurs ce qui eu pour conséquence de renchérir le dollar. Ce fut à partir de ce moment là que les pétrodollars, qui étaient alors avant tout placés auprès des pays en voie de développement, furent placés sur de la dette américaine.
 
Avec leurs taux d'intérêt élevés et leur dollar cher les Etats-Unis exportèrent la récession vers le reste du monde. Les économies des pays en voie de développement, notamment des pays les plus endettées, furent durement frappées. L’Argentine, suite à la guerre des Malouines, se déclara en cessation de paiement. En août 1982, le Mexique, alors le premier emprunteur des pays en voie de développement, se déclara insolvable ce qui déclencha une véritable crise de confiance auprès des créanciers. Au Brésil, à partir de l’automne 1982, le mouvement des flux de capitaux s’inversa. Le Trésor brésilien commence à verser en intérêts des montants supérieurs à l’entrée nette de capitaux. Pour freiner cette hémorragie et inverser la tendance, le Brésil fut lui aussi obligé de monter ses taux d’intérêts et de plonger son économie dans la récession.
 
Les pays industrialisés importateurs nets de pétrole, qui s'est stabilisé à 34 dollars le baril, furent également fortement gênés par le niveau élevé du dollar. Seuls les Etats-Unis, en plein « Reaganomics » profitait de la situation. Lors de son premier mandat, l’administration de Ronald Reagan s’efforça de redresser une économie marquée par la stagflation. Elle chercha d’une part à stimuler la croissance économique en baissant les impôts afin de relancer la consommation, et d’autre part, à augmenter les dépenses militaires pour soutenir l’industrie (et accessoirement pour combattre « l’Empire du Mal », c'est-à-dire l’Union Soviétique). Les baisses d'impôts combinées à une forte augmentation des dépenses militaires et de l’administration (notamment des agences gouvernementales : CIA, NSA, FBI) conduisirent à un déficit budgétaire relativement important et à une augmentation de la dette publique, qui gonfla de près de 200 % entre le début du mandat de Reagan et celui de son successeur George Bush. Ce fut également lors de cette période que les Etats-Unis basculèrent d’une position de créancier net du monde à celle de débiteur net du monde. Pour combler le déficit budgétaire et le déficit commercial, le Trésor américain fut contraint d'attirer de plus en plus de capitaux étrangers.
 
Grâce à la situation prédominante de l’US dollar dans le commerce mondial, comme nous l’avons vu précédemment, Reagan finança sa politique dispendieuse avec le concours des pays importateurs nets d’US dollar. C’est pourquoi, à partir de 1982, la rigoureuse politique monétaire des Etats-Unis fut de plus en plus mal perçue à travers « le monde libre ». A noter que ce fut pendant cette période que la société américaine, alors louée partout dans le monde pour ses capacités d’épargne, opéra un virage à 180°. La société américaine se mua en une société de consommation qui peu à peu, sous l’effet de sa boulimie d’achat, se rendit dépendant du crédit. Cette métamorphose, comme on le verra plus loin, ne fut pas sans conséquence pour l’économie américaine et donc mondiale. L’économie américaine sortit du marasme en 1984. Le prix du baril de pétrole reflua en-dessous des 10$ en 1986 ce qui a, du reste, contribué à faire croire à la majorité des gens de ce pays que cette ressource était inépuisable.
Par Dicarno
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