Le krach de 1987

Publié le par Dicarno

Le krach de 1987
 
La lune de miel de l’Amérique avec la politique d’endettement pris fin lors du krach financier d’octobre 1987. C’est à partir de cette date que le monde vit officiellement sous le régime de l’économie de bulles. A l’origine, le krach d’octobre 1987 était inhérent à la politique de change de l’US dollar, mais cette crise s’est rapidement propagée, par ricochée, à l’ensemble des actifs. Ainsi, les effets furent à la fois mondiaux et surtout durables. Peu d’évènement de nature économique ont une portée et un impact aussi significatif dans la vie des gens. Pourtant, la très grande majorité de la population ignore, ou ils ont oublié, qu’il s’est produit un krach financier majeur en 1987 et qu’ils continuent, en 2007, à en subir directement les conséquences. Pour comprendre pourquoi nous vivons dans une économie de bulles, remontons le temps quelques mois avant octobre 1987, c'est-à-dire au 22 septembre 1985 précisément.
 
Ce jour là, les Etats-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France se sont réunis à l’hôtel Plaza de New York pour signer un accord d’intervention sur le marché des changes afin de faire baisser l’US dollar. Ainsi, dix milliards de dollars furent injectés progressivement sur le marché des changes si bien que l’US dollar se déprécia beaucoup plus que prévu. Le 22 février 1987, afin d’enrayer la chute de 50% de l’US Dollar en l’espace de quinze mois, les mêmes pays cités précédemment plus le Canada se rencontrèrent à Paris dans l’aile du Louvre accueillant autrefois le ministère des finances. Ils s’accordèrent pour acheter de l’US Dollar.
 
Cette double intervention sur les marchés des changes ne fut pas anodine. Entre les accords du Plaza et ceux du Louvre, la donne n’était plus la même. En effet, la dépréciation de l’US Dollar favorisant les exportations contribua à doper la croissance économique américaine et donc, les marchés actions ; mais, la rapide création de richesse généra inévitablement des tensions inflationnistes. L’argent coulait à flot et tout le monde voulait sa part du gâteau. Or l’inflation est l’ennemi juré des marchés financiers car, outre la hausse du coût de l’argent, c’est la détérioration de la valeur nominale des actifs existants qui est en jeu.
                                                                   
Le robinet à crédit était grand ouvert pour les particuliers, les entreprises et les investisseurs. Beaucoup s’endettaient pour acheter des titres boursiers. Comme on l’a mentionné plus haut, c’est au cours de cette période que les américains ont pris l’habitude de consommer à outrance et de vivre au dessus de leurs moyens. Ainsi à partir du printemps 1987, la communauté financière commença à vivre au rythme du déficit commercial des Etats-Unis. A chaque fois que le chiffre de la balance commercial était publié, l’US Dollar subissait des pressions à la baisse et, par symétrie, les taux d’intérêts subissaient des pressions à la hausse. Or, dans un contexte de dépréciation d’une monnaie, pour continuer à trouver des acheteurs de dettes, les taux d’intérêts doivent être attractifs. Anticipant une hausse des taux de la banque centrale américaine, les acheteurs de « fed funds » (i.e. les T-notes ayant une maturité de 10 ans) poussèrent les taux longs à la hausse. Ainsi, ces derniers s’envolèrent de 7% à 11% entre janvier et octobre 1987.
 
La hausse des taux d’intérêts est une plaie pour les gestionnaires de fonds obligataires dans la mesure où les anciennes positions sont affectées de manière négative. Si vous avez acheté un titre obligataire avec un rendement de 6% et que les nouveaux titres sont émis à 10%, vous aurez du mal à trouver quelqu’un voulant acheter votre titre à 6% au prix de celui à 10%. C’est donc tout naturel de trouver la compensation de la différence de rendement dans le prix du titre. De ce fait, plus les taux d’intérêts montent et plus les gains et les plus-value latentes engendrés sur les anciennes positions se réduisent comme peau de chagrin.
 
La brutale hausse des taux d’intérêts fut à l’origine du krach des marchés actions. Pourtant, au départ, les investisseurs des marchés actions furent ravis de la hausse des taux d’intérêts puisque cela les confortaient dans l’idée que tout allait pour le mieux dans le meilleurs des mondes qui gagnent. Le Dow Jones s’apprécia de 43.6% entre le 31 décembre 1986 (1 896.02 points) et le 25 août 1987 (2 722.46 points). Aussi surprenant soit-il, les investisseurs interprétaient le mouvement de hausse des taux comme un signe patent de la bonne santé de l’économie américaine. Ils affichaient donc au début un optimisme béat sur la croissance durable de l’économie américaine. Mais comme la hausse d’intérêt fut beaucoup plus vigoureuse que prévu, peu à peu, les investisseurs des marchés actions commencèrent à prendre peur. En effet, ils prirent conscience que finalement la continuelle hausse des taux d’intérêts pourraient se révéler être un frein aux investissements et aux financements de l’économie et donc, à terme, à la continuité de la croissance économique. Ainsi du mois d’août 1987 au dénouement final en octobre 1987, les marchés actions connurent quelques soubresauts.
 
Le Vendredi 16 octobre 1987 le Dow Jones perdit plus de 4%. Le Lundi 19 Octobre, suite au relèvement des taux directeurs de la banque centrale d’Allemagne, la Bundesbank, les taux d’intérêts à 10 ans atteignirent leur point culminant, mais c’est l’annonce d’un déficit commercial beaucoup plus important que prévu qui fut le détonateur de l’explosion. Les marchés actions dévissèrent littéralement. Le Dow Jones s’effondra de 22,6%. Cette séance, connut sous le vocable de « Lundi noir » en référence au fameux « Jeudi noir » du 24 octobre 1929, fut la plus forte baisse de l’histoire financière des Etats-Unis (22.6% en 1987 vs 12,8% en 1929). Les volumes des titres échangés au cours des séances du 19 et du 20 octobre 1987 furent particulièrement étoffés. Plus de 604 millions de titres changèrent de mains, soit plus de 3 fois le volume d’activité du mois de septembre précédent.
 
Beaucoup d’investisseurs des marchés actions couvraient les risques de marchés de leurs positions au comptant par l’utilisation des marchés à terme (notamment par des contrats futures). Avec la chute rapide des marchés actions, tous les intervenants souhaitèrent solder simultanément les positions au comptant et à terme. Cependant, le « program trading » des marchés à terme n’avait pas été conçu pour traiter autant d’ordres à la fois. De ce fait, il pouvait s’écouler plus de deux heures entre le passage d’un ordre et son exécution ce qui généra un écart de prix entre le contrat future et l’indice au comptant de près de 18%. Comme il était impossible de passer un ordre sur les marchés à terme, il fut impossible d’effectuer le moindre arbitrage. Ce dysfonctionnement informatique alimenta encore la panique générale.
 
La chute du Dow Jones se propagea comme une trainée de poudre. L’ensemble des places financières furent affectés. La palme de la chute la plus vertigineuse revint à Hong Kong avec une perte de 45.8% ; mais Sydney perdit 41.8%, Londres 26.4%, Toronto 22.5%, Tokyo 14.90%, Paris seulement 9.5%. Si les pertes sur les marchés actions furent considérables, il n’empêche, celles essuyés par les obligations furent, financièrement parlant, beaucoup plus lourdes. Le grand public a tendance à ne se concentrer que sur les marchés actions, mais du fait de l’interdépendance des marchés financiers, c’est l’ensemble des actifs (marchés actions, obligations, monétaires et marchés des changes) qui firent l’objet de la grande faucheuse.
 
Si le double krach de 1987 n’a pas laissé de traces indélébiles dans la mémoire collective, c’est parce qu’à la différence du krach de 1929, il n’a pas été suivi par une crise économique. De plus, le marché obligataire fut rapidement normalisé par un effondrement des taux long et les marchés actions regagneront rapidement le terrain perdu. Le 20 octobre le Dow Jones gagnait 102.30 points et le 21 octobre, 186.9 points. On oublie trop souvent combien le passé d’un individu peut avoir des répercussions sur ses actes. Allan Greenspan avait personnellement souffert des ravages sociaux nés de la crise économique de 1929. On peut aisément comprendre qu’il n’a pas souhaité, en tant que président de la Réserve Fédérale, reproduire les erreurs commises dans la gestion de la crise de 1929.
 
D’emblée, en affirmant publiquement que la Fed jouerait le rôle du prêteur en dernier ressort, c'est-à-dire qu’elles effectueraient les opérations de refinancement d’urgence des banques et maisons de titres (les brokers) qui seraient en difficultés, Greenspan a écarté le risque systémique qui menaçait l’ensemble des marchés financiers. Les banques centrales des autres pays en firent autant. La Fed a adopté une attitude qu’elle reproduira à plusieurs reprises au cours des années qui ont suivi. Cependant, à la différence d’octobre 1987, la Fed passa à l’acte le 23 septembre 1998, lors du naufrage du hedge fund Long Term Capital Management (LTCM) en injectant x milliards de $, le 11 septembre 2001 en injectant X milliards de $, et du 9 au 13 août 2007 en injectant X milliards de $. En 1929, les économies s’étaient repliées sur elles-mêmes suite à des mesures restreignant le crédit. Pour éviter l’asphyxie de l’économie américaine, Greenspan décida de laisser les vannes du crédit grandes ouvertes. Les américains purent continuer à consommer et le principal moteur de la croissance américaine fut préservé.
 
L’injection massive de liquidités sur les marchés fut le fil conducteur du mandat de Greenspan. Prisonnier entre la maîtrise de l’inflation et la nécessité de préserver la croissance, puis de financer les déficits jumeaux (déficit de la balance commercial et des paiements consécutive aux dépenses militaires à partir de 2001) Greenspan n’a cessé de louvoyer entre Charybde et Scylla. Cependant, il va bien devoir reconnaître que l’injection massive de liquidités est à l’origine de l’économie de bulle dans laquelle nous vivons. Certes, à force de baisser les taux, les banques centrales ont en apparence fait quasiment disparaître l'inflation des biens de consommations courantes, mais d’autres biens, comme par exemple les biens immobiliers, connaissent des phénomènes hyper-inflationnistes. D’ailleurs Greenspan, qui jusqu’à présent était vénéré, commence à voir son aura s’effriter. En effet, il subit de très vives critiques de la part de la presse américaine qui s’inquiètent de la proportion du krach immobilier qui frappent actuellement les Etats-Unis.
 

Publié dans Histoire économique

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