La fièvre acheteuse (chap. 1 - 2eme partie)

Publié le par Dicarno

- L’information financière
 
Au regard des divers degrés de perception des évènements manifestés par les divers acteurs des marchés financiers, on peut légitimement se demander si le marché à déjà été efficient. Pour ma part, il me semble illusoire de croire qu’àchaque instant, toute l'information concernant un actif est disponible et comprise par tous de la même manière. Dans les salles de marché, où généralement les tendances de marché sont déterminées, les professionnels qui ont un degré de formation relativement homogène font preuve de divergence d’opinion face aux évènements. Cela résulte d’une combinaison entre leurs expériences personnelles, leurs perceptions des évènements, leurs obéissances à la hiérarchie influencée par l’avis de l’inévitable gourou de service, que l’on peut comparer au « mâle dominant le troupeau » même si parfois il s’agit d’une femme. Mais qu’en est-il du particulier ? Est-il besoin de souligner que le niveau de formation financière des particuliers est particulièrement hétérogène ? Sans même parler de la différence de moyens pour obtenir l’information en temps réel, il n’y a qu’à observer quelques instants les forums de discussion sur internet relatifs aux marchés financiers pour se convaincre que nous ne sommes pas tous égaux face à l’information.
 
Généralement, les opérateurs de marchés sont issus des « grandes écoles ». Ils ont tous fait leurs preuves au cours de leurs cursus scolaires et professionnels que l’on pouvait compter sur eux pour faire ce que l’on attendait d’eux, à savoir se conformer aux exigences exprimées par le management. En fait, vous ne serez pas surpris d’apprendre que ces individus, que l’on présente comme étant l’élite de la nation et qui, pour la plupart, en ont l’intime conviction, sont terriblement conformistes. Ceux sont tout simplement les meilleurs des conformistes car c’est l’ensemble de la société qui est composé de conformistes. Quel que soit le groupe auquel on appartient, nous avons tous tendance à nous référer à toute une série de codes représentatifs de notre groupe. Même les divers groupes de marginaux, qui se plaisent à paraître pour des rebelles sont, au final, enfermés dans un système normatif. Le mimétisme vestimentaire de ceux qui se disent être des « punks », des « gothiques » ou de toutes autres mouvances rejetées à la marge de la société est finalement remarquablement conformiste. Le plus grand des truands sera soumis au code institué par ses pairs. Le non-respect des règles de son milieu entraînera sa disparition physique ou non de celui-ci.
 
Les fondations de la société humaine repose sur le respect et l’obéissance à l’autorité. Comment croyez-vous que des centaines de millions de personnes ont accepté jusqu’à présent de prendre le risque de perdre la vie en partant à la guerre ? Comment croyez-vous qu’il a fallu près de trois ans pour voir les premières mutineries lors de la première guerre mondiale ? Comment croyez-vous qu’autant de gens ordinaires (je dis bien « ordinaire ») aient pu se livrer directement ou non aux barbaries de la seconde guerre mondiale ? Comment croyez-vous que les américains aient pu accepter les mensonges de l’administration Bush pour dépenser des centaines de milliards de dollars pour faire la guerre à du vent, c'est-à-dire au terrorisme ? Vous avez sans doute tous entendu parler des expériences du psychologue américain Stanley Milgram sur la soumission à l'autorité. Pour ma part je me souviens avoir vu l’expérience mise en scène dans le film « I comme Icare » d’Henri Verneuil. Pour ceux qui ne connaissent pas l’expérience de Milgram, je vais vous la présenter :
 
Des individus sont amenés à participer de leur plein gré, mais sous l'influence d'une autorité, à des actes cruels envers des personnes innocentes. Les volontaires pour cette expérience furent relativement bien rémunérés. C’étaient des hommes ou des femmes de 20 à 50 ans de tous milieux et de différents niveaux d'éducation. L’expérience comprend trois individus : l’élève, le professeur et le représentant officiel de l’autorité. L’élève est censé mémoriser des listes de mots. Le professeur qui dicte les mots est  censé envoyer une décharge électrique à l’élève pour chacune de ces erreurs. Le représentant officiel de l’autorité, en tenue d’apparat, est là pour cautionner et soutenir les actes du professeur. En fait, l’élève et le représentant officiel de l’autorité sont des comédiens. Bien entendu, les décharges électriques sont fictives. Au début de l’expérience, le professeur est présenté au représentant de l’autorité et à l’élève. On lui présente le cadre de l’expérience. On l’informe qu’après un tirage au sort, il sera soit l’élève, soit le professeur. Bien évidemment le tirage au sort est truqué de sorte que le sujet de l’expérience soit toujours le professeur. Puis, on le soumet à une réelle décharge électrique de 45 volts afin de lui montrer quelle sera la punition qu’il fera subir à l’élève s’il est professeur et ce qu’il devra subir s’il est élève. 
 
L’élève est ensuite placé sur une chaise électrique dans une pièce séparée de celle du professeur par une fine cloison en verre. Le professeur est installé devant un pupitre sur lequel figure un certain nombre de bouton censé envoyer les décharges électriques. A chaque erreur, le professeur doit tourner les boutons pour envoyer des décharges électriques toujours plus puissantes de 15 volts supplémentaires. A chaque erreur, le professeur doit annoncer à forte et intelligible voix le voltage avant de l’appliquer.
 
Les réactions aux décharges électriques sont jouées par le comédien élève. Il est censé simuler une évolution de la souffrance au cours de la séance. A partir de 75 volt il doit gémir ; à 120 volt il doit se plaindre au près du représentant officiel de l’autorité ; à 135 volts il doit hurler ; à 150 volts il doit supplier qu’on le libère ; à 270 volt il doit lancer des cris de rage ; à 300 volts il doit annoncer qu’il ne répondra plus. Lorsque l’élève devient muet, le représentant officiel de l’autorité doit annoncer qu’une absence de réponse constitue une erreur.
 
Au stade de 150 volts, la majorité des sujets de l’expérience manifestent des doutes et interrogent le représentant officiel de l’autorité sur le bien-fondé de l’expérience. Ce dernier doit les rassurer en leur affirmant qu’ils ne seront pas tenus responsables des conséquences de leurs actes. Si un sujet hésite, le représentant officiel de l’autorité doit leur demander d’agir. Si un sujet exprime clairement le désir de ne pas continuer l’expérience, le représentant officiel de l’autorité doit lui adresser dans l’ordre les phrases suivantes :
 
1 « Veuilles continuer s’il vous plait. »
2 « L'expérience exige que vous continuiez. »
3 « Il est absolument indispensable que vous continuiez. »
4 « Vous n'avez pas le choix, vous devez continuer. »
 
Si le Sujet souhaite toujours s'arrêter après ces quatre injonctions, alors l'expérience devait s’interrompre. Si tel n’était pas le cas, alors l’expérience prenait fin une fois que le sujet avait administré trois décharges maximales à 450 volts dont le bouton intitulées « XXX »  situées après celui faisant mention de « Attention, choc dangereux. »
 
À l'issue de chaque expérience, un questionnaire et un entretien avec le sujet de l’expérience permettait de recueillir ses sentiments et d'écouter les explications qu'il donnait pour justifier ses actes. Cet entretien visait aussi à le réconforter en lui affirmant qu'aucune décharge électrique n'avait été appliquée, à le réconcilier avec sa victime, l’élève, et à lui dire que son comportement de bourreau n'avait rien de sadique et était tout à fait normal. Un an après l'expérience, il recevait un nouveau questionnaire sur son impression au sujet de l'expérience, ainsi qu'un compte rendu détaillé des résultats de cette expérience.
 
Voici les résultats de l’expérience. Malgré les critiques sur l’éthique et les conditions de cette expérience, ils s’avèrent que tous les participants qui, rappelons-le, disposent du libre-arbitre acceptèrent le principe de l’expérience et se prêtèrent à l’expérience jusqu’à 135 volts. 62,5% des sujets menèrent l’expérience jusqu’au bout en infligeant à trois reprises des décharges électriques de 450 volts. La moyenne des chocs maximaux (niveaux auxquels s'arrêtèrent les sujets) fut de 360 volts. Toutefois, chaque participant s'était à un moment ou à un autre interrompu pour questionner le professeur. Beaucoup présentaient des signes patents de nervosité extrême et de réticence lors des derniers stades (protestations verbales, rires nerveux, etc.). Milgram a qualifié à l'époque ces résultats « d’inattendus et inquiétants ». Des enquêtes préalables menées auprès de collègues psychologues et d'adultes des classes moyennes avaient établi une prévision d'un taux d'obéissance de 0% et un niveau moyen des chocs atteints situé entre 120 V et 140 V. Aucune des personnes interrogées n'avaient envisagé des tensions dépassant les 300 V. L’expérience fut renouvelée à plusieurs reprises un peu partout dans le monde. A chaque fois, les résultats furent sensiblement les mêmes !
 
Comme nous l’avons dit plus haut, l'obéissance est un comportement inhérent à la vie en société. C’est le ciment de notre société. C’est ce qui permet aux individus de vivre ensemble. L'intégration d'un individu dans un milieu, une organisation, une entreprise implique qu’il en accepte les us et coutumes établies. Cela implique aussi, et c’est là le plus important pour ce qui nous intéresse ici, qu’il se conforme à l’idéologie dominante. Or, ce qui est dangereux, c’est l’obéissance aveugle.
 
Par expérience, j’ai souvent constaté que la somme des opinions des individus sondés séparément n’est pas égale à la somme des opinions exprimées collectivement par ces mêmes individus car l’individu a tendance à se ranger du côté du groupe. L’obéissance peut entrer en conflit avec la conscience mais il est tellement plus confortable d’appartenir à un groupe plutôt que de s’y opposer, que beaucoup de gens arrivent spontanément à croire, sans même y réfléchir, que la majorité à toujours raison. Combien de fois n’ais-je pas entendu ces expressions : « le marché a toujours raison » ; « the trend is your friend ». Ces expressions ne sont rien d’autres que des manifestations verbales de ce que je viens de dire. Elles sous-entendent que si tu veux gagner en bourse, mieux vaux te ranger du côté de la majorité. Mieux vaux te ranger du côté de l’avis prônée par les autorités bancaires et financières, telle que celles des présidents de banques centrales, de ceux qui produisent les études statistiques, de celles des présidents de banque de financement et d’investissement, de celles des analystes financiers, de celles des agences de notation, de celles des gourous, etc.
 
Il faut bien reconnaître qu’au moment où la majeure partie des individus reçoit une information d’importance, celle-ci à déjà été travaillée par d’autres si bien que la perception qu’ils ont de cette information est déjà biaisée. Les analyses effectuées par l’équipe de l’émission de télévision de la 5 « arrêt sur image » en sont une excellente illustration. Qui est en mesure de décrypter correctement et en permanence des milliers d’informations provenant du monde entier ; de rester concentrer toute la journée face au flux d’informations ? Qui est capable de faire à coup sûr le tri entre une information qui aura un impact positif ou négatif, qui sera meilleure ou moins bonne que prévue, qui sera jugée positive dans un premier temps puis finalement négative et vice-versa ? Comment faire la part des choses lorsque la communication financière s’évertue à associer continuellement une information positive à une information négative ? Laquelle va prendre le dessus sur l’autre ? Qui décide ?
 
Regardez la quantité d’informations reçues à la minute sur la copie écran d’une page Reuters ci-dessous. Cette page n’est qu’un échantillon parmi d’autres. Soit dit en passant, étant donné la quantité d’information, je doute qu’elles soient toutes vérifiées comme le veut la déontologie journalistique. Regardez la relation entre la nouvelle annonçant l’annulation d’une commande d’Airbus par la société Fedex à 17 h 09 et l’annonce de la chute du titre EADS de 2,60% à 17 H 24. Il s’est passé à peine un quart d’heure où les mieux informés auront eu largement le temps de faire le nécessaire pour ne pas subir cet avatar, et même d’en profiter grâce aux produits dérivés. Nul besoin de vous dire que les mieux informés sont, en règle générale, les gens travaillant dans les salles de marché. Quant aux autres, c’est à dire tous ceux qui ne disposent pas de l’information en continue et en temps réel, ils auront encore eu l’impression de s’être fait avoir par les « gros », c'est-à-dire par les professionnels de la finance. 

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Quand bien même l’on dispose de l’information en continue et en temps réel, pensez-vous que quelqu’un de normalement constitué ait le temps et les capacités mentales de lire, comprendre, analyser, classer et archiver toutes ces informations ? Même les agences de renseignement les mieux organisées sont loin d’atteindre ce but. Alors imaginez un simple individu comme moi, représentatif de l’investisseur moyen, assailli par ce flux continuel d’information en tout genre. Et bien, je fais comme tout le monde. Je mange la soupe servie et j’essaye de la digérer le mieux possible, en espérant ne pas avoir trop de flatulences. En fait, pour la majeure partie des informations, je les prends pour ce qu’elles sont : des « Latrinenparolens » pour reprendre une expression de Jonathan Littell dans « les Bienveillantes ».
 
Aujourd’hui, les opérateurs de marchés sont surinformés. La numérisation, en attendant mieux, permet à une nouvelle de circuler à une vitesse vertigineuse. Qu’il est loin le temps où il fallait plus de 15 jours à un ordre du Roi de France pour atteindre les confins du royaume. Qu’il est loin le temps où le pigeon voyageur était le mode de communication le plus rapide. A ce propos, Pierre Bezbakh nous relate dans son « Histoire de l’Economie des Origines à la Mondialisation » comment Nathan Rothschild (représentant de la branche londonienne de la banque éponyme), informé par un pigeon voyageur, put spéculer sur la victoire des anglo-prussiens à Waterloo alors que la nouvelle de la défaite de Napoléon était encore ignorée de ses pairs. Comme on vient de le voir dans cet exemple, la vitesse de diffusion de l’information est fondamentale en finance. Cependant, afin de garantir l’équité, le gendarme de la bourse interdit à quiconque de bénéficier, comme Nathan Rothchild, d’informations privilégiées. Nul n’est assez naïf pour croire que nous sommes tous égaux face à la diffusion de l’information.
 
Le système des introductions en bourse, qui furent très nombreuses à la fin du deuxième millénaire, ont montré combien les banques d’affaires disposaient d’informations privilégiées en ne divulguant pas forcément la véritable santé économique de leurs clients. Et pour cause, cette activité commerciale étant très juteuses, il ne fallait pas tuer la poule aux œufs d’or en offensant un client prêt à aller voir un concurrent. De plus le placement opaque des titres auprès des investisseurs institutionnels et des clients les plus huppés représente une autre source lucrative grâce aux commissions de courtage lors des premiers échanges.  
 
Pourtant face à la diffusion de l’information, il n’est pas question d’être pris au dépourvu. C’est pourquoi, toutes les banques achètent les services des agences de presse (Reuters, Bloomberg, Fininfo …) afin d’être informés dans les meilleurs délais. Du coup, les opérateurs de bourse sont submergés par le débit de l’information en continu. Si bien que l’on peut dire en plagiant la célèbre saillie d’Arthur Lafer : « trop d’informations tuent l’information ».
 
Prenons un exemple concret pour étayer ce qui vient d’être dit. Le 14 juin 2006, la société EADS annonce qu’elle ne sera pas en mesure d’honorer ses engagements pour la livraison des A380. Pourtant les jours précédant cette nouvelle, toutes les grandes banques étaient dithyrambiques sur la qualité de ce titre. On a vu plus haut que la clairvoyance n’était pas leur qualité principale. De nombreux médias, toujours prêts à s’attirer les bonnes grâces du pouvoir politique et économique (surtout si leurs actionnaires, comme Lagardère, sont les mêmes que ceux de la société en question), n’ont pas hésité à rédiger un véritable panégyrique à la gloire et la réussite de cette société européenne chassant sur les terres de Boeing. Bref, rien ne permettait à un modeste investisseur d’être méfiant à l’égard d’un titre plein de promesses. Pour vous convaincre je vais reprendre les recommandations des banques publiées quelques jours avant l’annonce :
 
-         le 8 mai: Merril Lynch passe à l’achat
-         le 9 mai: Morgan Stanley reste à surpondérer
-         le 10 mai : UBS relèvre son objectif de 38 à 40 euros
-         le 17 mai : Deutsche Bank passe à l’achat
-         le 18 mai : Boursorama publie dans l’oeil des pro : « des résultats trimestriels au-dessus des attentes » ; le consensus de place est à l’achat
-         le 25 mai : Crédit Suisse First Boston relève son opinion à neutre
-         le 12 juin : Une société d’analyse technique affirme que la hausse devrait reprendre à court terme.
 
Evidemment en raison des craintes d’annulations de contrats (comme on a pu le voir sur la copie écran ci-dessus) et des fortes pénalités, le titre dévissa de 34,10 % passant de 25.42 euros à 16.75 euros avant de se ressaisir quelque peu dans la soirée pour clôturer à 18,90 euros. Jusqu’au 14 juin, tout le monde voyait d’un bon œil la capacité des commerciaux d’EADS à prendre des parts de marché à Boeing mais apparemment, personne n’avait prévu que cette société ne possédait pas les capacités industrielles pour fabriquer autant d’avions que son concurrent ! Après tout, face à la masse d’information publiée sur EADS, tout le monde aurait pu faire ce raisonnement, mais au risque de me répéter, personne ne l’a fait ouvertement. Pourtant, j’ai du mal à croire que l’encadrement d’EADS n’avait pas connaissance de ce problème de chaîne de production notamment ne serait-ce qu’à cause du problème des pénalités de retard susceptible de grever le résultat de la société. D’ailleurs le PDG, Noël Forgeard, bien que coiffé par un confortable « golden parachute » de plusieurs millions d’euros, et nombre de cadres supérieurs de la société, n’ont-il pas liquidé leurs plans d’épargne entreprise et vendu leurs stocks options quelques semaines avant la publication de cette nouvelle préjudiciable pour l’entreprise en profitant d’une heureuse fenêtre de sortie ?
 
La nouvelle du 14 juin 2006 a terni la réputation de cette société pour de longues années (voir graphique ci-dessous). Quant à tout ceux qui ont investi sur cette valeur quelques semaines, quelques jours, voire quelques heures avant cette nouvelle en se fiant aux diverses informations officielles concordantes et bienveillantes, ils en auront pour leur frais pour longtemps. En conséquence, ils ont payé le prix de leur incapacité à se forger une opinion indépendante. Faut-il s’étonner d’une telle infortune ? Je ne le pense pas, car moi le premier, j’ai délégué à tort ce travail fastidieux mais ô combien important de lecture, de compréhension et d’analyse de l’information financière à d’autres. En tant qu’opiniâtre mais honorable Président Directeur Général de ma propre fortune, j’aurai dû rapidement congédier en 2000 ces « prestataires de services » qui ne faisaient pas leur boulot ; j’ai perdu beaucoup de temps à lire et retenir leur avis pour prendre mes décisions ; mais j’ai mis un certain temps à prendre conscience de leur incompétence car c’était tellement confortable de pouvoir m’appuyer sur leurs services. Aujourd’hui, je puis vous dire que la publication des recommandations me laisse stoïque. Même si j’ai déjà commencé à le faire, je développerai plus loin les problèmes liés aux analyses fondamentales et techniques. Mais auparavant, revenons au vif du sujet.
 
Comme nous venons de le voir, les marchés financiers sont très sensibles aux informations. La diffusion de l’information est le nerf de la guerre, mais il faut savoir qu’il existe une hiérarchisation des informations : cela va de la simple rumeur à l’information la plus sérieuse. J’ai d’ailleurs souvent entendu cette expression : « on achète la rumeur et l’on vend la nouvelle ». En effet, il n’est pas rare de voir un titre monter, suite à la propagation d’une rumeur, et descendre aussi vite suite à la diffusion de ladite nouvelle même si elle est excellente. Cette expression signifie que l’investisseur doit être un opportuniste à l’affût ; et comme le dit la chanson de Jacques Dutronc écrite par Jacques Lanzmann, il doit être capable de retourner sa veste toujours du bon côté.
 
Même si c’est impossible, il ne faudrait négliger aucune information. En effet, qu’elles soient de natures politiques ou économiques, elles impactent directement l’ensemble des cotations. Toutefois, on peut noter différentes vitesses de diffusion de l’information. Les rumeurs et les bruits de couloirs sont les informations qui se déplacent le plus rapidement. Elles apparaissent avant même la diffusion officielle de l’information ! Vous ne pouvez pas imaginer leur puissance et leur ampleur. D’ailleurs, certaines d’entre elles peuvent avoir des conséquences inouïes. Les historiens spécialisés sur la Révolution Française affirment que la Grande Peur s’est progressivement répandue sur le territoire nationale, au cours de la deuxième quinzaine du mois de juillet 1789, suite à la diffusion de la rumeur que les Aristocrates payaient des brigands et des étrangers pour dissoudre l’Assemblée et exercer d’impitoyables représailles. La situation insurrectionnelle qui découla de cette Grande Peur décida certains députés à dissoudre les droits féodaux lors de la nuit du 4 août.
 
Les informations d’ordres politiques viennent après la rumeur. Plus elles touchent les intérêts des pays riches et plus elles auront d’impacts sur les niveaux des cours. Par exemple, le génocide au Rwanda qui a fait peut être un million de victimes fut complètement ignoré de la communauté financière dans la mesure où le poids du Rwanda dans l’économie mondiale est quasi nul. En revanche, lorsque les avions s’écrasèrent sur les tours du World Trade Center, le 11 septembre 2001, la bourse dévissa directement. Les informations à caractères économiques sont relayées de manières plus lentes. Là aussi il faut les hiérarchiser. Le Tsunami dans le golfe du Bengale en décembre 2004, malgré l’ampleur des dégâts, ne provoqua aucun remous sur les marchés financiers, alors que la moindre phrase prononcée par le président de la FED peut avoir de lourdes conséquences. De plus les informations économiques d’ordre général seront privilégiées aux informations spécifiques à chaque valeur. Lorsque le chiffre de la croissance économique des Etats Unis est très en dessous du consensus, je puis vous dire que l’ensemble des services d’une salle de marché est en ébullition ; par contre, l’annonce de bons résultats par une entreprise sera traitée de manière plus discrète surtout si elle est insignifiante.
 
Une entreprise qui vient de réaliser de bons résultat ne sera pas forcément mieux considérée dans la mesure où le marché anticipe déjà ses résultats futurs en fonction des perspectives d’évolution de son secteur. Autrement dit, vous pouvez publier de bons résultats et être sanctionné si le consensus sur les perspectives d’avenir est mauvais. Au regard des fondements classiques de l’économie, les valeurs internet étaient totalement surévaluées. Mais comme dans l’imaginaire de la majeure partie des investisseurs les perspectives d’avenir étaient extraordinaires, ils n’étaient pas choqués d’acheter des titres d’une société à peine viable à un prix très élevé puisqu’ils pensaient que la valeur intrinsèque était largement sous-évaluée. En fait, tout dépend du consensus de place. D’ailleurs l’emploi du mot consensus est très intéressant. Un consensus est un accord tacite entre personnes. Sur les marchés financiers, les « personnes » sont les analystes financiers. Ces derniers font des estimations à partir d’un certain nombre d’éléments collectés et d’outils qui leurs sont propres. Mais, comme il est plus facile d’expliquer à sa direction une erreur collective qu’individuelle, vous verrez peu d’analystes prendre des risques en émettant un avis contraire à celui exprimé par la place. Même les plus éminents spécialistes sont sujets au comportement grégaire notamment s’ils ont une réputation à défendre.
 
Il est également important de distinguer l’information officielle de l’information officieuse. Je ne parle pas ici de la rumeur mais de la manipulation de l’information et celle des chiffres. Il existe un décalage entre le discours officiel et la réalité. Dans ce domaine, mieux vaut savoir lire entre les lignes au 2ème et 3ème degrés. Ce n’est pas donné à tout le monde, je vous l’accorde. Toutefois, pour prendre la défense des coupables, il faut savoir que certaines personnes, en raison de leurs positions dominantes et influentes, ne peuvent dire la vérité. D’ailleurs leurs fonctions, forcément liées à la poursuite de leurs intérêts personnels, leurs recommandent vivement d’embellir la situation. Ce que je dis est à la fois vrai pour les tauliers des institutions ou des entreprises. Certains mots, certaines tournures de phrases connotant un catastrophisme sont littéralement proscrits de leurs vocabulaires. En effet, il s’agit de ne pas attirer le courroux des marchés financiers. Apparemment, cette attitude n’est pas blâmable par la justice. Du coup, on comprend leur entêtement à présenter les choses sous leurs meilleurs angles car il n’est pas toujours agréable de voir son titre dévisser de 50 % en un jour pour cause de profit warning, comme ce fut par exemple le cas pour Alcatel en 1997 suite à la franchise de son PD-G. Lorsqu’en 2000 Jean-Marie Messier déclara que « tout va mieux que bien », il ne faisait pas autre chose que mentir délibérément pour protéger la valeur de ses stocks options avant la déroute du titre Vivendi. Lorsque Michel Pébereau, le PD-G de BNP-Paribas fit la déclaration suivante, il ne faisait pas autre chose que protéger la valeur du titre :
 
« BNP Paribas, grâce à la bonne qualité de son fonds de commerce et à une politique de risque prudente, n’est pas directement impacté par la crise actuelle du « subprime » ni par les tensions dans le marché des LBO’s. La qualité de la gestion des risques de BNP Paribas a été soulignée par l’agence de notation Standard and Poor’s le 10 juillet lors de l’annonce du rehaussement de la note de BNP Paribas à AA+. Cette note place BNP Paribas parmi les six grandes banques les mieux notées au monde. »
 
On ne boudera pas notre plaisir de compléter la déclaration de Pébereau par celle du directeur général, Baudouin Prot :
 
« La qualité de notre "business model"  et notre vigilance en matière de risques nous mettent en bonne position pour continuer à bien performer dans un environnement moins favorable". « 
Le jeudi matin 9 août 2007, la BNP Paribas fit soudain savoir au monde, qu’elle gelait toute souscription-rachats sur trois fonds gérés par l’entité Paribas qui possédaient des créances sur l’immobilier américain. Autrement dit, contrairement à ce qu’annonçait son président directeur générale et son adjoint, la BNP Paribas était impactée par la crise des subprimes. Je ne peux également résister à vous dévoiler le communiqué de presse de la banque de la Chaussée d’Antin. Je vous avertis tout de suite avant de vous lancer corps et âmes dans ce chef d’œuvre de langue de bois, il faut savoir lire entre les lignes : 
"La disparition de toute transaction sur certains segments du marché de la titrisation aux Etats-Unis conduit à une absence de prix de référence et à une illiquidité quasi-totale des actifs figurant dans les portefeuilles des fonds quelle que soit leur qualité ou leur rating. Cette situation ne permet plus d’établir une juste valorisation des actifs sous-jacents et donc, de calculer une valeur liquidative pour ces 3 fonds." 
Autrement dit, pour ceux qui n’aurait pas bien compris, ce communiqué signifie : nous avons des titres dans nos portefeuilles qui ne peuvent plus être refilés à qui que ce soit et donc, pour éviter de valoriser les titres à 0, comme ça doit être comptablement le cas, on préfère les geler pour ne pas provoquer d’affolement auprès de nos clients. Il est vrai que pour conserver la sécurité publique et surtout la confiance des administrateurs de la BNP-Paribas, il vaut mieux dire les choses comme Michel et Baudoin. 
L’une des plus belles manipulations de chiffres qu’il m’ait été donné de voir s’est déroulée en septembre 2007. Il convient de remettre les choses dans leurs contextes. En Août 2007, les marchés financiers ont été frappés par un crédit crunch résultant d’un éclatement de la structure d’endettement des ménages américains. Comme l’endettement des américains a été revendu, via la titrisation, à toutes les banques cherchant à dynamiser leurs portefeuilles, la crise s’est rapidement propagée sur l’ensemble des places et sur l’ensemble des actifs bancaires. En raison de l’accumulation de fonds d’investissement faisant faillites, les banques ont subitement arrêtées de se prêter entre elles. Pour remédier à la situation, les banques centrales, dont la BCE et la Fed, ont commencé à injecter massivement des liquidités. Le 7 septembre 2007, il fut annoncé une destruction de 4 000 emplois aux Etats-Unis alors que le consensus de place avait été établi à une création de 110 000 emplois. Cette nouvelle généra immédiatement des anticipations de baisse des taux de la Fed.et de fortes pressions sur le billet vert. L’Euro passa de 1.37 à 1.40 USD. Le 18 septembre 2007, la Fed, sous la pression des marchés financiers, de l’opinion publique travaillée par les grands médias et certainement du gouvernement, décida de baisser les Fed funds de 50 points de base. Et puis le 7 octobre 2007, il s’est produit un miracle tels que ceux que l’on trouve dans la Bible. Le Ministère du Travail a retrouvé dans ses fichiers informatiques 118 000 emplois dont 93 000 s’étaient égarés au mois d’août et 25 000 au mois de juillet ! Apparemment, nul ne fut étonné par l'énormité de l'imprécision du décompte initial. Sans rire, ce fut sans doute le résultat du fait que le Ministère du Travail a fait appel à des stagiaires pour pallier le sous-effectif chronique en cette période estivale. Toujours est-il que cette « erreur » est venue à point nommé puisque la révision des chiffres a tordu le coup aux anticipations de récession économique. Tout le monde fut content et Wall Street était à nouveau optimiste sur l’avenir de l’Amérique.
 
 

Publié dans Mémoire

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romain 17/12/2007 14:29

j'avais pour ma part acheté en mars 1999 des "puts" CAC40 long, échéance décembre, pour 300 000 frs, c'est-à-dire 40 000 euros environ, n'ayant "jamais cru" au miracle de la nouvlle éconolie (Paris ne s'est pas construit en un an) hélas ! trop tôt! tout comme vous j'ai tout perdu ! (j'aurais dû faire du SRD)...cela m'a servi de leçon, je n'ai plus de portefeuille et je ne fais plus de bourse depuis! j'apprécie venir sur les forums pour me tenir informé certes mais cela ne va pas au-delà...depuis le financiarisation de l'économie c'est encore pire à mon sens : les Etats-Unis on crée et vendu un "nouveau produit" : "la dette" au monde entier, il est temps à mon sens que des dirigeants politiques "responsables" prennent à nouveau le pas sur les financiers... hélas nous n'en prenons guère le chemin!